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LES MEILLEURES INTENTIONS

Compétition officielle
Placée sous le signe du renouvellement des cinéastes en compétition et d’un politiquement correct assumé, pour le meilleur comme pour le pire, la 71e édition du Festival a plutôt été un bon cru.
La défense de la cause des femmes, la dénonciation des enfants pauvres ou la mise en exergue de la précarité : on sait depuis la naissance du cinéma que les bons sentiments ne font pas forcément les meilleurs films. Capharnaüm de Nadine Labaki en est la preuve : le pathos et le chantage à l’émotion, sans parler de sa morale douteuse, étouffent un film qui est pourtant parvenu à séduire de nombreux festivaliers. Plus subtil, Yomeddine de A.B. Shawky souffre du même académisme, mais est porté par son duo d’acteurs non professionnels. Il n’y a pas contre rien à sauver dans Les Filles du soleil d’Eva Husson, pensum militariste et faussement féministe, qui n’avait pas sa place en compétition.
Car le traitement de ces problématiques ne doit pas empêcher un travail formel, une réflexion authentique et une exigence d’artiste. C’est ce qu’a compris Sergey Dvortsevoy avec Ayka, touchant portrait d’une immigrée kighrise à Moscou, tout autant que charge féroce contre l’exploitation des étrangers. Autre beau film hommage à la femme, 3 visages de Jafar Panahi est d’autant plus touchant que son auteur est toujours assigné à résidence à Téhéran.
D’autres cinéastes ont élargi leur dénonciation des atteintes à la dignité de l’homme en proposant un recul historique. La censure musicale a été au cœur de deux films de l’Est : Leto de Kirill Serebrennikov (qui comme Panahi a été empêché de se rendre à Cannes) aborde la subversion du rock soviétique des années 80, quand Cold War de Pawel Pawlikowski nous transporte de Varsovie à Paris, avec un très beau travail sur l’image. Quant à Spike Lee, il s’est distingué par une décapante charge contre le racisme dans BlacKkKlansman, qui établit le parallèle entre les agissements du KKK dans les années 70 et les vieux démons qui ressurgissent dans l’Amérique de Trump.
Mais les deux cinéastes à avoir le mieux concilié cinéma social et grandeur de la mise en scène ont été indiscutablement Hirokazu Kore-eda et Stéphane Brizé. Le premier livre dans Une affaire de famille la quintessence de son art, dans un récit très digne autour d’un microcosme familial en déliquescence, quand le second dans En guerre traite des conflits du travail avec une rigueur semi-documentaire et un dispositif qui est la marque des plus grands.
Sans emprunter directement la voie d’un cinéma social souhaitant secouer le public, des réalisateurs ont voulu cerner les zones d’ombre de la société dans laquelle ils vivent. Drame psychologique teinté de polar, Les Éternels de Jia Zhangke aborde les mutations de la Chine avec l’acuité qui caractérise son auteur, tandis que Dogman de Matteo Garrone étudie un nouveau prolétariat italien toujours miné par le déterminisme, et passe avec brio du néoréalisme au film gore. Tandis qu’Heureux comme Lazzaro de sa compatriote Alice Rohrwacher fait écho des inégalités en fusionnant naturalisme et fantastique. Et c’est à une grandiose méditation sur la place de l’écrivain dans la société turque que nous convie Nuri Bilge Ceylan avec Le Poirier sauvage.
Loin de ces préoccupations, des œuvres ont souhaité revisiter, avec plus ou moins de bonheur, un cinéma dit de genre. Présenté en ouverture, Everybody Knows marque l’incursion d’Asghar Farhadi dans le thriller psychologique, mais semble moins personnel que ses films antérieurs. Under the Silver Lake de David Robert Mitchell adopte le ton d’une comédie policière branchée, alors qu’Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez pourrait se définir comme un giallo écartelé entre la série Z et le cinéma d’auteur.
Mais c’est le film intimiste qui a également hanté les séances du Festival. Évocation des hésitations sentimentales des années sida dans le sublime Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, ou récit de troublants triangles amoureux ou amicaux dans Burning, qui marque le grand retour de Lee Chang-dong, ou Asako I et II, qui confirme le talent d’un nouveau venu, Ryûsuke Hamaguchi.
Nouveau venu : un terme que l’on ne saurait appliquer à Jean-Luc Godard. L’ex-génie de la Nouvelle Vague a une fois de plus bluffé la Croisette avec un montage éblouissant qui est l’unique intérêt de son dernier opus, Le Livre d’image, sans doute son moins mauvais film de ces dix dernières années. Qu’il ne mette plus les pieds dans un studio de cinéma et n'ait désormais plus rien à dire semble désormais indifférent à ses fans…

Hors compétition et Un Certain Regard
Que dire de Solo : A Star Wars Story de Ron Howard ? le blockbuster est plaisant mais n’en reste pas moins un produit mineur, auquel on peut préférer des films de genre moins tapageurs mais plus créatifs, comme le film d’aventures Arctic de Joe Penna, le thriller d’espionnage coréen Gongjak de Yoon Jong-bin, ou la dystopie Fahrenheit 451 de Ramin Bahrani (seconde adaptation du roman de Ray Bradbury, après celle de Truffaut). Le documentaire a été honoré par Libre de Michel Toesca, beaucoup plus que par Le Pape François - Un homme de parole, dans lequel semble s’égarer Wim Wenders, ou Whitney de Kevin Macdonald, réservé aux fans de Miss Houston. Si Le Grand cirque mystique de Carlos Diegues n’a pas fait le buzz, il n’en demeure pas moins une expérience originale de cinéma, quelque part entre Pierre Etaix et Jodorowsky. Mais les festivaliers ont consacré toute leur attention à Lars von Trier, qui n’est désormais plus persona non grata mais a divisé la Croisette avec le tonitruant The House That Jack Built.
Au certain Regard, ouvert avec Donbass, féroce charge signée Sergei Loznitsa, le cinéma d’auteur a donné le meilleur de lui-même avec des films aussi divers que Girl du Belge Lukas Dhont (poignant récit transgenre), Gräns, thriller suédois d’Ali Abbasi, ou Un grand voyage vers la nuit, drame chinois épuré signé Bi Gan.

Cannes Classics
Le grand événement de cette section a été la projection d’une copie restaurée de 2001 : L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, présenté par Christopher Nolan. L’auteur de Memento s’est par ailleurs prêté au jeu de la masterclass, tout comme le réalisateur Ryan Coogler (Black Panther), le comédien Gary Oldman, et même John Travolta, dont le film Grease a par ailleurs été montré au Cinéma de la Plage. Un hommage spécial a été rendu à Ingmar Bergman avec Le Septième Sceau et deux documentaires qui lui ont été consacrés. De Battement de cœur de Henri Decoin (1940), avec la divine Danielle Darrieux, au Silence des agneaux (1991) de Jonathan Demme, le cinéma classique a vu la projection de chefs-d’œuvre et raretés en version restaurée. Orson Welles (Le documentaire The Eyes of Orson Welles), Pierre Rissient (décédé quelques jours avant la projection de Cinq et la peau) et autres personnalités de l’histoire du septième art ont également hanté les séances de Cannes Classics.

Les sections parallèles
La Quinzaine des Réalisateurs a honoré d’un Carrosse d’or Martin Scorsese dont Mean Streets a été projeté en séance spéciale avant l’ouverture de la manifestation. Plusieurs œuvres plus ou moins consensuelles ont brillé dans cette section, mais toutes ont été portées par un vrai désir de cinéma, comme Climax de Gaspar Noé, Amin de Philippe Faucon, En liberté ! de Pierre Salvadori, ou Troppa Grazia de Gianni Zanasi.
La Semaine de la Critique, dédiée aux premiers et seconds films, a permis de révéler les talents d’artistes prometteurs dont le Français Camille Vidal-Naquet (Sauvage, avec un jeune acteur bluffant, Félix Maritaud), et l’Islandaise Benedikt Erlingsson, réalisatrice de Woman at War.
La section ACID ne fait que progresser et l’on ne peut que se réjouir de la réussite de petits films indépendants aussi insolites et novateurs que Cassandro the exotico ! de Marie Losier ou Thunder Road de Jim Cummings. Souhaitons-leur une sortie rapide dans nos salles.

Gérard Crespo