Le Poirier sauvage
Ahlat Agaci
de Nuri Bilge Ceylan
Sélection officielle
En compétition





Le glissement inéluctable du destin

Passionné de littérature, Sinan a toujours voulu être écrivain. De retour dans son village natal d’Anatolie, il met toute son énergie à trouver l’argent nécessaire pour être publié, mais les dettes de son père finissent par le rattraper…  La beauté et l’intelligence de ce dernier opus du plus grand cinéaste turc ne devraient pas décevoir ses admirateurs. Outre son format (plus de 3 heures de projection), on décèlera dans Le Poirier sauvage de nombreuses similitudes avec les films antérieurs de Nuri Bilge Ceylan, ce qui est la marque des grands auteurs. Le scénario s’insère déjà dans la continuité de son univers. Comme Kasaba, la trame est autobiographique et inspirée des rapports de Ceylan avec son père. Sinan le jeune écrivain pourrait être le cousin du photographe d’Uzak, persuadé de l’écart qui se creuse entre ses idéaux et la vie qu’il est obligée de mener. Les personnages du Poirier ont les mêmes désillusions que les adultes des Climats, conscients d’être en quête d’un bonheur qui ne leur appartient plus. La famille en zone de turbulence à force de petits secrets et de non-dits n’est pas sans évoquer celle des Trois singes, quand les règlements de compte semblent faire écho à ceux de Winter Sleep. Et comme dans tous ces films, mais aussi Il était une fois en Anatolie, le dialogue joue un rôle primordial, certains comparant d’ailleurs l’art de Ceylan à celui de Bergman, en dépit des préoccupations différentes des deux auteurs. Sans être, on s’en doutait, un film démonstratif sur le déterminisme et la reproduction sociale, Le Poirier sauvage cerne avec subtilité la difficulté d’un jeune intellectuel à changer réellement de statut social. Certes, le père n’est pas un prolétaire ; mais, modeste instituteur dans une région reculée, il trompe son ennui avec des jeux d’argent, et avait jadis renoncé à d’autres ambitions. Sinan est-il le nouvel écrivain prodige que la littérature turque attend, ou un simple écrivaillon sans talent qui se berce d’illusions ? À moins que la réalité ne le situe dans une position médiane ? Toujours est-il que personne ne l’encourage, et surtout pas le romancier local, auteur réputé qui ne daigne même pas lui prodiguer des conseils. Mais loin de faire de Sinan un artiste écorché et désespéré, Ceylan en montre les aspects fantaisistes, traitant parfois sur le mode de la saynète les difficiles relations avec son père, mais aussi sa mère ou sa sœur.


On n’avait pas décelé autant de légèreté dans l’œuvre du réalisateur, même si le spectateur ne doit tout de même pas s’attendre à une comédie de mœurs… « Il est essentiel que tout être humain puisse prendre le risque de sortir de son refuge pour se mêler aux autres. S'il s'en éloigne trop, il peut perdre petit à petit sa propre centralité, son identité. Mais si la peur d’en sortir est trop grande, alors il recule et se renferme sur lui-même, arrêtant ainsi de grandir et d'évoluer. Et s'il sent qu'il porte en lui une différence, essentielle pour lui mais qui ne peut être acceptée socialement, sa force de volonté va alors s'émousser sur le plan moral. Il devient donc difficile pour lui de donner un sens aux contradictions de sa vie, qui elle-même lui est devenue étrangère. Il commence à être tiraillé entre l'incapacité de donner une forme créative à ces contradictions et l'impossibilité de les rejeter », a déclaré Ceylan dans les notes d’intention. Outre la finesse avec laquelle est abordée la frustration de Sinan, le scénario capte bien les contradictions de la Turquie, ballotée entre tradition et modernité, ce que dévoile admirablement la discussion entre deux amis musulmans de Sinan, l’un prônant le conservatisme religieux, et l’autre l’adaptation au monde contemporain. Et si Le Poirier sauvage séduit tant, c’est aussi, bien sûr, de par la composition picturale des images. On reste bluffé par la maîtrise avec laquelle Ceylan s’empare de son décor naturel, jouant symboliquement sur les couleurs : ainsi chaque plan comporte une nuance de rouge et d’orange, comme pour évoquer l’automne et le passage à la maturité. Si Le Poirier sauvage n’a pas séduit le jury de Cate Blanchett, c’est peut-être qu’il a été montré en toute fin de festival, et qu’il a plus été perçu comme un film de clôture, nonobstant la présence de Terry Gilliam… C’est aussi sans doute en raison des nombreux prix déjà reçus par Nuri Bilge Ceylan, le cru 2018 ayant été marqué sous le signe d’un relatif renouvellement. Mais l’œuvre a été indiscutablement le dernier grand choc de la compétition officielle.

Gérard Crespo



 

 


3h08 - Turquie, France - Scénario : Nuri Bilge CEYLAN, Ebru CEYLAN, Akin AKSU - Interprétation : Aydin DOGU DEMIRKOL, Bennu YILDIRIMLAR, Serkan KESKIN.

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