L'Été
Leto
de Kirill Serebrennikov
Sélection officielle
En compétition
Cannes Soundtrack Award








Quand la musique sonne

Leningrad. Un été du début des années 80. En amont de la Perestroïka, les disques de Lou Reed et de David Bowie s’échangent en contrebande, et une scène rock émerge. Mike et sa femme la belle Natacha rencontrent le jeune Viktor Tsoï. Entourés d’une nouvelle génération de musiciens, ils vont changer le cours du rock’n’roll en Union soviétique… On pourrait qualifier Leto de biopic, le film proposant de relater l’ascension de Viktor Tsoï (1962-1990), chanteur-compositeur et cofondateur de Kino, l’un des groupes musicaux les plus talentueux de la scène russe. Même si le groupe a connu son apogée à la fin des années 80 (avec certains spectacles comprenant Noir Désir en première partie), Leto préfère traiter son ascension au début de la décennie, ces années précédant la Perestroïka étant emblématiques du manque d’espoir, du cynisme désabusé et de la totale désillusion face à un pouvoir gérontocratique usé. Le début de carrière de Viktor Tsoï, mais aussi la percée de Mike Naumenkon, fondateur du groupe Zoopark, vont changer la donne et insuffler un vent de liberté et de rébellion qui ouvrira une brèche. Au-delà de contexte socio-politique que le film parvient à saisir, Leto est une touchante histoire d’amitié et d’amour, le triangle sentimental formé par Mike, Natacha et Viktor dépassant l’illustration anecdotique pour se parer d’une belle dimension romanesque : Leto trouve ici de troublantes correspondances avec Cold War de Pawel Pawlikowski, qui aborde une trame et une démarche voisines. Bien servi par un noir et blanc sobre pour spécifier que les événements ont bien lieu dans un ancien monde qui n’était pas encore prêt de s’écrouler, Leto fourmille de trouvailles visuelles et attache bien entendu une grande attention à la bande sonore :

les producteurs musicaux ont tenu à faire jouer de manière authentique les chansons originales tout en les fusionnant avec les enregistrements effectués par l’équipe artistique et technique du film. Œuvre de premier plan, Leto confirme le talent de Kirill Serebrennikov, réalisateur et metteur en scène de théâtre, qui avait ébloui la section Un Certain Regard en 2016 avec Le Disciple, radioscopie d’un lycéen intégriste, vision glaçante de la société russe. Et les démêlés de Viktor Tsoï avec la censure soviétique font inévitablement écho aux grandes difficultés que connaît actuellement le cinéaste, assigné en résidence à Moscou par un tribunal russe. Il avait déclaré avant le tournage : « Je peux facilement m’identifier à nos héros et comprendre leurs motivations, leurs obstacles. Ce qu’ils faisaient n’est pas étranger à ce que nous faisons aujourd’hui au Gogol Center, dont je suis le directeur artistique. Malgré notre environnement lourdement politisé, nous créons un théâtre moderne, anti-officiel, qui peut aussi être perçu comme un mouvement. Et le plus important, c’est que ce mouvement est vivant. Nous donnons vie à une culture qui est inacceptable à un niveau officiel, dans les codes culturels de notre gouvernement exactement de la même manière que le Leningrad du début des années 80 n’était ni le lieu ni le moment pour une culture rock en URSS ». Bien accueilli à Cannes, où il n’a toutefois obtenu qu’un prix mineur (le Cannes Soundrack Award), Leto devrait élargir l’audience d’un artiste dont nous espérons qu’il retrouvera très vite une pleine liberté.

Gérard Crespo


 

 


2h - Russie - Scénario : Kirill SEREBRENNIKOV, Lily IDOV, Mikhail IDOV - Interprétation : Irina STARSHENBAUM, Teo YOO, Roman BILYK.

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