Sauvage
de Camille Vidal-Naquet
Semaine de la Critique
Prix Fondation Louis Roederer de la Révélation









« Appelle-moi comme tu veux »

Enseignant en analyse filmique, Camille Vidal-Naquet avait réalisé trois courts-métrages dont Génie (6mn), film expérimental en langue des signes. Pour son premier passage au long, il frappe fort avec ce récit du quotidien de Léo, un jeune prostitué de vingt-deux ans. Le cinéaste a procédé en amont à un vaste travail de documentation sur la prostitution masculine, en rencontrant des garçons du bois de Boulogne par le biais d’une association. Les ayant observés pendant trois ans, il a pu intérioriser leurs rituels et conditions d’existence, sans que le scénario ne force le trait sur la démarche documentaire. On retiendra toutefois la précision avec laquelle est décrit l’état de santé de ces jeunes gens, prématurément usés, et exposés à de graves problèmes médicaux. Mais Sauvage est avant tout le portrait d’un garçon partagé entre sa volonté d’assumer son statut de prostitué et la recherche d’un idéal d’amour. Léo ne refuse pas les gestes de tendresse de ses clients et s’obstine à séduire Ahb. Ce dernier se livre à la même activité mais, hétérosexuel, il n’éprouve que du dégoût pour ce qu’il est obligé de faire et espère épargner suffisamment de thune pour sortir de sa condition. Léo s’attache, mais Arb ne le considère que comme un petit frère qu’il faut protéger : on songe ici aux rapports entre David Arquette et Lukas Haas dans le méconnu Johns (1996) de Scott Silver, ou River Phoenix et Keanu Reeves dans My Own Private Idaho (1992) de Gus Van Sant. Mais le film de Camille Vidal-Naquet refuse la carte du lyrisme et du mélodrame et préfère adopter un ton plus sec, sans opter pour la radicalité de Larry Clark dans The Smell of Us (2015).

L’auteur se dit influencé par Flesh (1968) de Paul Morissey, pour la construction basée sur une succession d’instantanés, mais on songera aussi au portrait de la jeune vagabonde dépeinte par Agnès Varda dans Sans toit ni loi (1985), sans le caractère explicatif de ce film. « Je voulais souligner la violence que représente l’exclusion sans céder à l’analyse sociale », a ainsi déclaré le réalisateur dans un entretien avec le Film Français. Du passé de Léo, nous ne savons donc rien ; de sa vie actuelle, nous voyons des bribes essentielles. Le spectateur partage alors les instants fulgurants qu’il mène, quitte à éprouver lui aussi le sentiment de désorientation lié au manque d’intégration. Mais nul voyeurisme dans la démarche du cinéaste, y compris dans les scènes sexuelles, pourtant crues et jamais édulcorées, parfois violentes et souvent désérotisées. Alternant filmage « sauvage » (avec liberté de tourner dans tous les axes pendant les prises) et minutie dans le montage et le respect du découpage initial, la mise en scène ne cède à aucun effet et brille par son épure. Sauvage est enfin la révélation d’un jeune acteur étonnant, Félix Maritaud, qui avait joué un petit rôle dans 120 battements par minute, et ici remarquable de fougue et de sensibilité. Ce premier long métrage est donc un véritable coup de poing qui confirme la vitalité du jeune cinéma d’auteur français.

Gérard Crespo



 

 


1h37 - France - Scénario : Camille VIDAL-NAQUET - Interprétation : Félix MARITAUD, Eric BERNARD, Nicolas DIBLA, Philippe OHREL, Marie SEUX.

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