Elle
de Paul Verhoeven
Sélection officielle
En compétition








L'indestructible

Michèle (Isabelle Huppert) fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d'une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d'une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s'installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer... Adapté d'un roman de Philippe Djian, Elle faillit être tourné aux États-Unis mais la réticence des actrices américaines à accepter le projet persuada Verhoeven de le réaliser en France, d'autant plus qu'Isabelle Huppert, très motivée pour incarner Michèle, éprouvait une grande admiration pour le cinéaste néerlandais. La grande réussite du film réside dans la capacité de Verhoeven à rester fidèle à son univers, tout en auréolant son récit d'une french touch savoureuse, confortée par l'adhésion totale des comédiens et de l'équipe artistique et technique. Si les codes du « drame psychologique » et du thriller sont convoqués, Verhoeven mise sur les effets en trompe-l’œil et l'interprétation à multiples niveaux, échappées fantasmatiques et rationalité de cluedo étant imbriquées. Elle rejoint alors ces fascinantes mises en abyme que furent Belle de Jour (Luis Buñuel, 1966), Le Locataire (Roman Polanski, 1976) ou Lemming (Dominik Moll, 2005). Une ambiance d'ambiguïté continuelle imprègne ainsi l'histoire, qui navigue entre réalisme et fantastique, action et suggestion, gravité et farce grandiose, sans jamais être explicative.

« L'explication, c'est le spectateur qui doit se la faire, à partir des éléments qu'on lui a donnés, sans que l'un d'entre eux justifie tout à lui seul », a déclaré le cinéaste. Et ces éléments narratifs ne manquent pas, du traumatisme d'enfance avec un père assassin au malaise affectif que ressent Michèle en présence de son ex-mari (Charles Berling), son amant (Christian Berkel), son fils adulte (Jonas Bloquet), sa mère (Judith Magre), sa meilleure amie (Anne Consigny), et surtout ses troublants voisins (Laurent Lafitte et Virginie Efira), d'une normalité faussement rassurante. En fait, c'est surtout en continuité de son propre cinéma, violent et ironique, glacial et percutant, qu'il faut situer le dernier film de Verhoven. L'incrustation de documents parallèles (la reconstitution de l'émission télévisée Faites entrer l'accusé) fait écho aux faux reportages de Starship Troopers, l'univers du jeu vidéo n'est pas sans rappeler Robocop, et le personnage campé par Huppert aurait sa place dans la galerie des perverses créatures de Basic Instinct ou Showgirls. Il n'est pas superflu de préciser que l'actrice est une fois de plus prodigieuse, arrivant à surprendre tout en jouant un nouveau rôle de névrosée cynique et ironique, dans l'esprit de La Pianiste. Cette œuvre sulfureuse au climat étrange et au mélange des genres redoutable a donc été un grand choc du Festival de Cannes 2016 et il est surprenant de ne pas l'avoir trouvée au palmarès.

Gérard Crespo


2h10 - France, Pays-Bas, Belgique, Allemagne - Scénario : David BIRKE, Harold MANNING, Paul VERHOEVEN, d'après le roman "Oh..." de Philippe Djian - Interprétation : Isabelle HUPPERT, Laurent LAFITTE, Virginie EFIRA, Anne CONSIGNY, Charles BERLING, Alice ISAAZ, Judith MAGRE, Vimala PONS, Jonas BLOQUET, Christian BERKEL.

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