Sils Maria
de Olivier Assayas
Sélection officielle
En compétition



Sortie en salle : 20 août 2014




« All about Sigrid and Helena… »

À 18 ans, Maria Enders (Juliette Binoche) a connu le succès en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui fascine et conduit au suicide une femme mûre, Helena. Vingt ans plus tard, à l'apogée de sa gloire, elle reçoit à Zurich un prix prestigieux au nom de Wilhelm Melchior, l'auteur et metteur en scène de la pièce qui, quelques heures avant la cérémonie, meurt subitement. On propose à Maria Enders de reprendre cette pièce, mais cette fois de l'autre côté du miroir, dans le rôle d'Helena.

Superbe variation autour des thèmes du métier de comédienne, du temps qui passe et des relations professionnelles, Sils Maria est l'une des meilleures réussites d'Olivier Assayas, cinéaste inégal mais ici très inspiré. On songe à Patrice Chéreau dans une première partie se déroulant dans le train où se trouve Maria et son assistante, Valentine (Kristen Stewart, échappée de Twilight). « Ceux qui m'aiment prendront le train ». La mort de l'écrivain alors même que Maria n'était pas encore arrivée à destination place subitement le film sur la trame du deuil, deuil que Maria assume, elle dont l'existence n'est pas de tout repos. Ses entretiens téléphoniques avec son notaire, ses échanges avec Valentine laissent entrevoir une actrice qui a connu son heure de gloire, à la carrière encore florissante, mais quelque peu au creux de la vague, à moins qu'il ne s'agisse des prémices d'un inexorable déclin, la quarantaine étant ici l'âge de tous les possibles. Dans la seconde partie, Assayas suit les traces du Mankiewicz de All about Eve et du Bergman de Persona. C'est d'abord le rapport trouble qu'entretient Maria avec Valentine.

Tour à tour confidente, secrétaire, dame de compagnie ou camarade de beuverie, celle-ci est aussi répétitrice et semble se complaire dans cette fonction, tout en manifestant une sollicitude qui oscille entre la bienveillance et la jalousie.

L'irruption dans le récit du personnage de Jo-Ann Elis, jeune star hollywoodienne, au tempérament fantasque et d'une inculture flagrante, plonge l'histoire dans une autre dimension. On décide que la jeune femme sera la nouvelle interprète de Sigrid, au nom du potentiel commercial de son nom sur l'affiche. Maria découvre alors sur Internet des vidéos peu flatteuses sur sa future partenaire, qui s'avère pourtant très douce et admirative lors de leur première rencontre... Plus qu'un film sur la rivalité entre deux actrices (on est loin de l'esprit de Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?), Sils Maria excelle à décrire le malaise d'une femme marquée par une pièce et un rôle emblématiques dans son parcours et pour sa personnalité, et envahie par l'angoisse et le doute au moment où elle doit affronter sous un autre angle un passé qui ressurgit. « Il ne s'agit pas tant du théâtre et de ses illusions, ni des méandres de la fiction, que de l'humain, le plus intime aussi » , a déclaré le cinéaste. La tension distillée par le récit n'en est que plus forte, surtout dans les séquences se déroulant dans un cadre alpin qui évoque La Montagne magique de Thomas Mann, ainsi que le court métrage Phénomène nuageux de Maloja (Arnold Fanck, 1924), références explicites du réalisateur. Après Copie conforme, Juliette Binoche, émouvante et mesurée comme à son habitude, trouve un autre bon rôle de maturité qui aurait pu lui permettre de décrocher un second prix d'interprétation féminine.

Gérard Crespo


 

 


2h03 - France - Scénario : Olivier ASSAYAS - Interprétation : Juliette BINOCHE, Kristen STEWART, Brady CORBET, Johnny FLYNN, Claire TRAN, Angela WINKLER.

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