Voyage à Tokyo
Tôkyô monogatari
de Yasujirô Ozu
Sélection officielle
Cannes Classics





Place aux jeunes

Restée inconnue en France jusqu’en 1978, l’œuvre de Yasujirô Ozu incarne désormais, avec celles de Kurosawa et Mizoguchi, le meilleur du cinéma japonais d’après-guerre. Avec Le Goût du saké (1962), Voyage à Tokyo représente la quintessence de son art : un récit familial cernant les contradictions entre tradition et modernité du pays, des plans fixes à hauteur de personnages assis, une émotion contenue qui ne se diffuse que progressivement, et une épure dans la mise en scène qui a inspiré bien des cinéastes japonais actuels, tels Hirokazu Kore-eda et Naomi Kawase. Le récit (coécrit par son fidèle collaborateur Kôgo Noda), est d’une fluidité exemplaire. Shukichi et Tomi forment un couple de retraités vivant avec leur plus jeune fille dans une ville côtière du sud-ouest de Japon. Ils décident de rendre visite à leurs autres enfants installés à Osaka et Tokyo. D’abord bien accueillis au nom du respect des bienséances, ils réalisent très vite que leur arrivée à Tokyo perturbe leurs enfants qui n’ont guère de temps à leur consacrer. Leur fils aîné, un pédiatre marié et père de deux garçons, est trop occupé avec ses patients, quand leur fille, avare et individualiste, passe toute ses journées à son salon de coiffure. Seule leur belle-fille Noriko, veuve de leur fils, mort à la guerre, leur témoigne de l’attention, en les promenant dans la ville, et surtout leur prodigue une réelle affection. Voyage à Tokyo dépeint avec acuité le revers de la médaille du « miracle économique » japonais des années 50 : les affaires prospèrent, le pays s’enrichit, mais, déjà, les relations communautaires s’effritent et les anciens constituent une charge pour leur famille.

Le cinéaste américain Leo McCarey avait déjà traité ce thème dans Place aux jeunes (1937), Ozu l’intègre à son univers en mettant davantage l’accent sur le mélange de sérénité et d’inquiétude de ces deux petits vieux : ils ne veulent pas déranger, ni s’immiscer dans la vie de leurs grands enfants, tout en montrant des signes indéniables de frustration. Comme souvent chez Ozu, la caméra est fixe, ce qui ne signifie aucunement un statisme de la mise en scène, l’abondance des dialogues et la mobilité des protagonistes au sein du cadre suffisant à créer un véritable rythme. Et quand surgissent les rares débordements des personnages (la colère du petit garçon, l’ivresse du grand-père, ou la voix stridente de la fille), ils n’en prennent que plus de relief, sans briser l’harmonie de l’ensemble. Il faut souligner ici le jeu remarquable de tous les interprètes, avec une mention pour le vétéran Chishû Ryû dans le rôle de Sukichi et la délicate Setsuko Hara dans celui de la douce Noriko, sans doute la figure la plus touchante de la narration. Moins « esthétisants » que les films de Kurosawa et Mizoguchi, les films d’Ozu n’en accordent pas moins une place primordiale au travail plastique, et Voyage à Tokyo n’échappe pas à la règle : on ne peut que rester subjugué face à la photo sobre et magnifique de Yûharu Atsata, le chef-opérateur qui a accompagné Ozu dans presque tous ses films, qu’ils soient en noir et blanc (Été précoce) ou en couleur (Fleurs d’équinoxe). Ne doutons pas que la restauration numérique 4K du film mettra en valeur cet aspect : elle a été menée par Shochiku Co., Ltd. en coopération avec The Japan Foundation à partir du négatif 35mm.

Gérard Crespo



 

 


1953 - 2h15 - Japon - Scénario : Yasujirô OZU, Kôgo NODA - Interprétation : Chishû RYU, Chieko HIGASHIYAMA, Setsuko HARA, Sô YAMAMURA, Kuniko MIYAKE, Haruko SUGIMURA, Kyôko KAGAWA, Eijirô TÔNO.

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