La Religieuse
de Jacques Rivette
Sélection officielle
Cannes Classics






Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?

Au XVIIIe siècle, Suzanne Simonin est cloîtrée contre son gré par ses parents qui la destinent à la vie conventuelle sans qu’elle en ait la vocation. Rebelle à toute autorité, et désirant retourner à la vie civile, elle subira la cruauté d’une abbesse sadique qui lui infligera humiliations et tortures, la croyant possédée par le diable. Suzanne obtient sa mutation par voie juridique dans un autre couvent dont l’ambiance est beaucoup plus dilettante et dans lequel elle sera confrontée aux avances amoureuses et sexuelles de sa nouvelle abbesse.
L’adaptation du roman de Diderot par Jacques Rivette et son scénariste Jean Gruault avait d’abord été à l’origine de représentations théâtrales mises en scène par Jean-Luc Godard, avec déjà Anna Karina dans le rôle-titre. Le film est d’abord célèbre pour avoir été l’un des tristes cas de censure cinématographique. Le tournage a été difficile, l’abbaye de Fontevraud, dépendante des Monuments historiques, ayant été interdite à l’équipe du film. L’œuvre obtint le visa de la commission de contrôle et fut sélectionnée au Festival de Cannes. Et pourtant, sous la pression de lobbies catholiques demandant l’interdiction du film sans même l’avoir vu, le ministère de l’information bloqua sa sortie au motif de risque d’atteinte à l’ordre public. Devant le tollé général, le visa d’exploitation sera finalement accordé, assorti d’une interdiction aux moins de 18 ans. Tout n’est pourtant que finesse et délicatesse dans cette transposition fidèle du récit de l’écrivain, qui fut distribuée sous le titre Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot. Uniquement filmée en intérieurs, à l’exception d’une scène dans un jardin et d’une échappée à la campagne, l’histoire évoque ce cas d’enfermement religieux et ses conséquences sous la forme d’un thriller psychologique digne de l’oppression de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Aux trois mères supérieures sont associées trois parties distinctes dans le scénario et trois visages de l’autorité religieuse. Mme de Moni (admirable Micheline Presle) incarne la bienveillance chrétienne, au plus près de la foi. Consciente de la souffrance de Suzanne, elle tente de l’intégrer en la faisant se rapprocher de Dieu mais sa mort prématurée marque le début de la descente aux enfers de la jeune femme.

Sœur Sainte-Christine (Francine Bergé), qui la remplace, représente l’intégrisme et l’intolérance de l’institution religieuse. Des privations à l’isolement, le martyre de Suzanne, que l’on veut faire exorciser, suscite une réaction équivoque de la hiérarchie catholique, la sévérité des brimades étant reconnue mais l’affaire étouffée pour ne pas susciter de scandale. Rivette apporte même une tonalité fantastique à certains événements, Suzanne adoptant un comportement étrange de par l’ostracisme dont elle est victime. Un volet aux tonalités buñueliennes imprègne le film dès sa troisième partie avec la mutation de Suzanne au couvent dirigé par Mme de Chelles (Liselotte Pulver). L’atmosphère détendue, futile et conviviale qui règne dans la communauté, ainsi que les intentions amicales dont est l’objet Suzanne, cachent en fait un comportement qui en veut à sa propre intégrité physique... Audacieux pour l’époque de Diderot, ce pamphlet contre l’aliénation religieuse, toujours d’actualité, est l’un des films les plus forts de Rivette, de par la perfection de sa dramaturgie. Le thème du complot, qui parcourt son œuvre depuis Paris nous appartient, prend ici une résonance particulière. On est stupéfait par l’épure de sa mise en scène et le refus de tout effet inutile, le sifflement du vent et de rares stridences musicales suffisant à créer un climat sonore frissonnant. Anna Karina est parfaite dans ce rôle d’une rebelle jusqu’au-boutiste. Son très léger accent danois apporte une note supplémentaire de distance à un jeu tout en nuances. Une autre version a été réalisée par Guillaume Nicloux en 2013, avec Pauline Etienne, Françoise Lebrun et Isabelle Huppert.

Restauration 4K d’après le négatif image original. Restauration son à partir du négatif son (seul élément conforme). Travaux réalisés par le laboratoire L’immagine Ritrovata sous la supervision de Studiocanal et de Madame Véronique Manniez-Rivette avec l’aide du CNC, de la Cinémathèque française ainsi que du Fonds culturel franco-américain.

Gérard Crespo



 

 


1966 - 2h15 - France - Scénario : Jacques RIVETTE, Jean GRUAULT, d'après le roman de Denis Diderot - Interprétation : Anna KARINA, Lisette PULVER, Micheline PRESLE, Francine BERGÉ, Francisco RABAL.

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