Au feu les pompiers !
Horí Má Panenko
de Milos Forman
Sélection officielle
Cannes Classics
Cinéma de la Plage







Vol au-dessus d’un nid de cocos

Dans une petite ville de province, le comité du bal des pompiers prépare fiévreusement la soirée afin que tout se passe bien. L’une des principales attractions doit être la remise d’une hache d’or à l’ancien commandant du corps des pompiers volontaires, aujourd’hui à la retraite. On procédera également à l’élection d’une reine de beauté, et au tirage d’une tombola. Malheureusement, tout ne va pas se passer comme prévu... Au feu les pompiers ! constitue l’apogée de l’art de Milos Forman avant le départ de son pays natal. On peut certes lui préférer l’intimiste et délicat Les Amours d’une blonde dont le ton détaché et la veine romanesque dépouillée rappelaient l’esprit de la Nouvelle Vague française. Mais Au feu les pompiers ! sous l’apparence d’une comédie de situations se révélait un brûlot salutaire contre le régime communiste tout comme un exercice de style proche des réussites de Jacques Tati ou du Blake Edwards de The Party. Ces deux aspects se révèlent dès le pré-générique qui voit un malheureux appeler à l’aide après avoir été suspendu au plafond, l’échelle sur laquelle il s’appuyait s’étant effondrée et l’affiche de l’événement commençant à brûler suite à un incident. Les secours arrivent mais les deux responsables s’avisent de sauver l’affiche avant de secourir leur camarade, utilisant un extincteur qui s’avère vite défectueux. Tout l’art de Forman est là : un champ-contre champ sobre et distant, empreint de burlesque distancié, au service de la dénonciation d’un système déjà à bout de souffle. Nous sommes en 1968 et les prémices du printemps de Prague hantent cette parabole du début d’une agonie qui prendra fin vingt ans plus tard. Car les invités et organisateurs de ce bal « populaire » sont emblématiques des membres de la société tchécoslovaque de l’époque et, partant, des citoyens d’Europe de l’Est. Ici, des petits chefs incompétents font la pluie et le beau temps ;

la solidarité n’est qu’un leurre face au manque de satisfaction des besoins élémentaires, les plats et les bouteilles déposés sur le buffet disparaissant aussitôt ; des mères cupides vendent leurs filles dans un pathétique concours de beauté dont les juges s’avèrent être d’égrillards sexagénaires corrompus ; les amoureux se cachent sous les tables pour témoigner leur affection, tandis qu’un vieillard que l’on doit honorer croupit sur une chaise dans l’attente que les événements imprévus soient gérés. Manque de respect envers les jeunes et les vieux, marchandisation du corps des femmes aussi manifeste que dans les pays capitalistes, liens communautaires qui se délitent : la charge déployée par Forman est explosive. Même l’incendie qui manque de coûter la vie à un vieil homme ne suffit pas à une prise de conscience : sitôt l’altruisme de circonstance convoqué, l’individualisme et les petits arrangements reprendront le dessus. Et pour cause : tous les lots de la tombola destinés à aider la victime ont été dérobés… L’œuvre suscita l’ire des responsables du Parti, qui se sentirent ouvertement visés et tentèrent d’en saboter l’exploitation, avec l’appui du coproducteur italien Carlo Ponti qui n’avait pas aimé le film. Ce n’est qu’avec l’aide de Claude Berri et François Truffaut, rencontrés au Festival d’Annecy, que Forman put trouver les fonds nécessaires à la distribution du métrage qui sera en outre sélectionné pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Même si certains aspects ont un peu vieilli (la vocifération des personnages et l’humour parfois balourd), Au feu les pompiers ! est une œuvre importante et le caractère absurde de certains traits du récit tout comme le sentiment d’oppression accentué par l’enfermement des personnages annoncent les fulgurances de Vol au-dessus d’un nid de coucous, chef-d’œuvre du cinéaste.

Gérard Crespo



 

 


1968 - 1h13 - République tchèque, Italie - Scénario : Milos FORMAN, Jaroslav PAPOUSEK, Ivan PASSER, Vaclav SASEK - Interprétation : Jan VOSTRCIL, Josef SEBANEK, Josef VANOLHA.

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