Le Vénérable W.
The Venerable W
de Barbet Schroeder
Sélection officielle
Hors compétition

Séance spéciale









Les sermons dangereux

En Birmanie, le « Vénérable W. » est un moine bouddhiste très influent. Partir à sa rencontre, c’est se retrouver au cœur du racisme quotidien, et observer comment l'islamophobie et le discours haineux se transforment en violence et en destruction. Pourtant nous sommes dans un pays où 90% de la population a adopté le bouddhisme, religion fondée sur un mode de vie pacifique, tolérant et non-violent… Barbet Schroeder est l’un de ces cinéastes ayant réussi à bâtir une œuvre intéressante en alternant des fictions et des documentaires. Citoyen du monde, le réalisateur s’est penché sur des figures diverses. En fiction, il a scruté les post-soixante-huitards en exil dans More aussi bien que les jeunes délinquants colombiens dans La Vierge des tueurs. Dans le genre désormais prolifique du documentaire, Le Vénérable W. constitue le dernier volet du « trilogie du mal », après Général Idi Amin Dada : autoportrait (1974) et L’Avocat de la terreur (2007), sur Jacques Vergès. Ce portrait du moine islamophobe Ashin Wirathu fait froid dans le dos. Mêlant interview frontale de cette personnalité intégriste, documents d’archives et témoignages de spécialistes dont le journaliste Kyaw Zahar Htun, le film de Schroeder permet d’abord d’éclairer l’Histoire récente d’un pays peu évoqué par les médias et qui n’attire pas souvent l’attention des experts.  Barbet Schroeder a déclaré : « L’idée de ce film a émergé après la relecture, il y a près de deux ans, de l’extraordinaire et incontournable "Bouddha historique", de Hans Wolfgang Schumann, suivi par hasard du Rapport de la Faculté de Droit de l’Université de Yale, qui suppliait très officiellement les Nations Unies d’intervenir en Birmanie. » Depuis l’installation d’une junte militaire à la tête du pouvoir en 1962, la Birmanie n’a cessé de réprimer les droits de la minorité musulmane, avec quelques sommets dans la répression et l’horreur, dont l’opération « King Dragon » de 1978 :


arrestations de masse, tortures et exécutions ont conduit à la fuite et l’exil d’une grande partie de la communauté des Rohyngias. Malgré la démocratisation du régime, l’épuration ethnique s'est poursuivie, alimentée par les discours nationalistes et racistes d’Ashin Wirathu. Le film excelle à montrer l’absurdité d’une situation politique et religieuse qui voit de perpétuels engrenages de la violence. C’est ainsi qu’un fait divers atroce (le viol est l’assassinat d’une jeune bouddhiste par des musulmans) a été récupéré par le Vénérable W. pour alimenter son discours discriminatoire, allant jusqu’à narguer les injonctions de l’ONU et à passer d’un discours virulent mais policé à l’insulte explicite. Et à l’époque de Facebook et Twitter, il est navrant de constater que la révolution numérique sert aussi à alimenter les outils de communication des pires obscurantistes. Évitant le style télévisuel et les écueils du simple reportage, le réalisateur est aussi percutant que dans L’Avocat de la terreur. « Je ne peux pas non plus m’empêcher de voir tous les éléments d’un documentaire sous un angle dramaturgique et la narration comme une succession de plans qui elle aussi ménage les effets de surprise, ou de suspens. Le cinéma reste pour moi un art dramatique. Qu’il soit documentaire ou pas. » Ces propos de Schroeder éclairent son ambition. Le résultat est à la hauteur des attentes et le cinéaste, on s’en doutait, ne cède jamais aux sirènes de la complaisance et du schématisme, optant pour une sobriété qui sied à son projet, ce qui n’empêche pas quelques envolées lyriques et poétiques (la douce voix off de Bulle Ogier en petite bouddhiste). Et face à la banalisation du discours xénophobe et réactionnaire dans nos sociétés occidentales, la vision de ce documentaire n’en est que plus salutaire.

Gérard Crespo



 

 


1h40 - France, Suisse - Documentaire - Production : LES FILMS DU LOSAGE, BANDE À PART.

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