They
de Anahita Ghazvinizadeh
Sélection officielle
Hors compétition

Séance spéciale








Mauvais genre

J, quatorze ans, se fait appeler « They » et habite avec ses parents dans la banlieue de Chicago. J est en plein questionnement sur son identité sexuelle et prend des traitements hormonaux pour retarder sa puberté. Après deux ans de suivi médical et thérapeutique, il doit décider de son identité future. Alors que ses parents sont partis, Lauren sa sœur et Araz, son compagnon iranien, viennent s’occuper de lui lors d’un week-end qui pourrait changer sa vie… Produit par Jane Campion, cet ovni cinématographique est un choc esthétique tout autant qu’une belle réflexion sur l’identité. Anahita Ghazvinizadeh avait réalisé une trilogie de courts-métrages dont Needle, primé à la Cinéfondation du Festival de Cannes 2013, ce qui lui permit de concevoir ce premier long, sélectionné quatre ans plus tard en séance spéciale, avant une présentation au Festival de Deauville. Formée à l’Université de cinéma de Téhéran puis à l’Institut des Arts de Chicago, la jeune cinéaste n’a pas choisi un sujet facile pour son passage « dans la cour des grands ». Le portrait de cet adolescent déboussolé frappe par sa poésie sans maniérisme et son refus de tout sensationnel. « They » (« ils » ou « elles » en anglais) est à un âge où les adolescents se construisent mais le caractère binaire de l’identité de genre est pour lui un problème car ne sentant ni garçon, ni fille, et n’éprouvant aucune orientation sexuelle définitive, il trouve dans son entourage (familial et médical) la bienveillance et le soutien qui l’aideront à faire le choix de son identité, dans l’hypothèse où J accepterait de rompre avec l’indécision. La subtilité du scénario d’Anahita Ghasvinizadeh est d’avoir filmé J dans un environnement qui ne lui est guère hostile.


Loin des pamphlets démonstratifs montrant des cas de violence liée à l’homophobie ou la transphobie, They opte pour la sérénité et la réflexion. À l’occasion d’un déjeuner chez la famille iranienne d’Araz, la tension dramatique semble pourtant imminente : faut-il présenter le jeune homme comme J, le petit frère de la fiancée ou comme « They » ? La réponse est vite décidée, et la capacité du jeune homme à s’intégrer dans cette nouvelle micro-communauté ne fait aucun doute, tant sa différence est manifestement acceptée, à moins qu’il ne s’agisse d’un déni ou d’un compromis de la nouvelle parentèle afin de ne pas troubler les convenances et l’harmonie de l’ordre familial… Plastiquement, l’œuvre est très belle et la réalisatrice a recours aux contrastes de lumière pour traduire l’embarras intérieur de J et joue admirablement des silences ou ellipses, et de la force du hors-champ. Elle n’hésite pas à mobiliser la symbolique, utilisant le jardin des plantes de la propriété familiale dans le cadre d’un parallèle entre les mutations de l’homme et les transformations de la nature, sans se la jouer Terrence Malick pour autant : nulle volonté de plagier les grands maîtres, pas de lourdeur métaphorique, ni de coquetteries arty dans cette esthétique qui révèle une véritable auteure. Bel objet au carrefour de plusieurs cultures, bien servi par des interprètes au diapason, They ne saurait donc se réduire à sa thématique. Quelque part entre Tomboy et Sweetie, il a déjà sa place au rayon des petits miracles de cinéma.

Gérard Crespo


1h20 - États-Unis, Qatar - Scénario : Anita GHAZVINIZADEH - Interprétation : Rhys FEHRENBACHER, Koohyar HOSSEINI, Nicole COFFINEAU, Norma MORUZZI.

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