Sans adieu
de Christophe Agou
Acid






Les roseaux sauvages

Dans le Forez, Claudette, 75 ans, et ses voisins paysans comme elle, sentent bien que la société consumériste les ignore tout en grignotant ce qui leur reste de patrimoine et de savoir-faire. Mais tous ne sont pas du genre à se laisser faire… Né dans la Loire, Christophe Agou s’est installé à New York où il a poursuivi son activité de photographe. Entre 2002 et 2015, il est revenu régulièrement dans sa région natale pour s’intéresser aux laissés-pour-compte du déclin de l’agriculture. Avant ce long métrage documentaire, Christophe Agou avait réalisé en 2010 sur le même thème un livre de photos, Face au silence, puis un diaporama présenté l’année suivante aux rencontres photographiques d’Arles. Sans adieu est un documentaire poignant, dont la charge émotionnelle est d’autant plus manifeste que le cinéaste est décédé peu de temps avant d’en avoir terminé le montage. Or, le sujet implicite du film est bien la mort : celle d’un certain mode de vie rural, mais aussi mort qui poursuit des personnes âgées usées tant par un travail physique que par la lassitude d’un combat mené sans espoir, au-delà de la décrépitude des corps inhérente au vieillissement. Le cinéma français s’est souvent penché sur les déboires des travailleurs indépendants du secteur primaire, à travers la fiction (le récent Petit paysan), ou par le biais de documentaires, de Farrebique à Profils paysans : La Vie moderne. Sans adieu égale ces sommets. Le film se distingue de ces brillantes références par un militantisme explicite (même s’il n’utilise aucune voix off ou intervention directe du réalisateur).

En outre, une complicité réelle lie Christophe Agou à ces protagonistes qu’il a plus ou moins côtoyés depuis son enfance. Les lieux filmés n’ont ici rien de glamour : logements vétustes ou terrains à l’abandon ne véhiculent nullement l’idée que « le bonheur est dans le pré », et le réalisateur préfère mettre l’accent sur les dérives bureaucratiques et juridiques du système (Claudine n’est pas en droit de choisir le nouveau propriétaire de ses terres, compte tenu de son insolvabilité). Le misérabilisme est évité par le côté grande gueule des paysans (Claudine envoie paître par téléphone l’assistante sociale pourtant de bonne foi, ou l’employée d’EDF ne faisant que son devoir ; Jean-Clément n'admet pas l’idée que ses vaches puissent être contaminées et se montre agressif vis-à-vis des représentants des autorités sanitaires). En fait, ce que Christophe Agou réussit à mettre en exergue, c’est le manque d’humanité face à la détresse des survivants d’un ancien monde, qui n’ont pas su ou voulu s’adapter aux évolutions technologiques et économiques. « J’ai voulu mener une réflexion sur le territoire, le sentiment d’appartenance, la transmission, le rapport au plein, au vide et à l’espace-temps, ce contre capitalisme ordinaire, enfin », avait déclaré le réalisateur. Son objectif a été atteint, et la disparition de cet artiste en fait une fulgurante étoile filante du cinéma documentaire.

Gérard Crespo



 

 


1h39 - France - Documentaire - Production : LES ENRAGÉS - Distribution : NEW STORY.

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