Mise à mort du cerf sacré
The Killing of a Sacred Deer
de Yorgos Lanthimos
Sélection officielle
En compétition

Prix du scénario ex-æquo








Rien ne sert de courir

Lauréat du Prix Un Certain Regard avec Canine (2009), le réalisateur grec Yorgos Lanthimos avait eu droit à un budget et un casting international pour The Lobster, présenté en compétition officielle six ans plus tard, et qui obtint le Prix du Jury. On sait le cinéaste adepte des ambiances étranges et d’un climat empruntant au fantastique et à l’allégorie. Colin Farrell incarne ici Surgeon, un brillant chirurgien réputé qui mène une vie heureuse avec son épouse attentionnée (Nicole Kidman) et leurs deux enfants. Un jour, après avoir bu deux verres d’alcool, il opère un patient à cœur ouvert : ce dernier décédera quelques temps après l’anesthésie. Surgeon fait alors la connaissance de Martin, un adolescent qui n’est autre que le fils du malheureux patient. Il le prend sous sa protection, l’aide financièrement, et l’introduit dans le cercle familial… Mais l’ado est cruel,  écho au jeune homme de We Need to Talk about Kevin de Lynne Ramsay : il s’immisce dans la vie de Surgeon et lui propose un deal terrible, qui se terminera par une séquence qui fera sans doute date dans l’histoire des scandales du Festival de Cannes, quelque part entre les scènes de défécation dans La Grande bouffe, le viol de Monica Bellucci dans Irréversible, et la fellation en plan fixe de Brown Bunny. En dévoiler davantage serait de l’ordre du spoiler, ce que nous éviterons.

Sous l’apparence d’un drame médical qui dévie très vite vers le thriller horrifique, Yorgos Lanthimos signe un film dérangeant et oppressant, dont le scénario et les personnages mettent à mal la cellule familiale, dans une démarche qui n’est pas sans évoquer celles du Pier Paolo Pasolini de Théorème, du Stanley Kubrick de Shining et Orange mécanique, ou du Michael Haneke de Funny Games. On songe aussi à certains Polanski et Lynch.  « J'essaie d'arrêter de réfléchir. C'est à ce moment-là que le film devient amusant. Je ne connais pas moi-même les réponses à certaines des questions que vous me posez », a déclaré le réalisateur lors de la séance de presse. Cette apparente désinvolture ne doit pas masquer la précision et la rigueur de l’écriture du récit, même si des zones d’ombre et de multiples interprétations se greffent dans le cadre balisé du scénario. La fin de la projection cannoise a suscité des réactions controversées, entre applaudissements admiratifs et huées de dégoût, constat de l’audace d’un cinéaste ou rejet épidermique... Si l’on déplorera un épilogue grandiloquent qui tranche avec la sobriété relative de l’ensemble, Mise à mort du cerf sacré est un objet singulier, qui devrait se bonifier avec les années.

Gérard Crespo


1h49 - Royaume-Uni, Grèce - Scénario : Yorgos LANTHIMOS, Efthymis FILIPPOU - Interprétation : Colin FARRELL, Nicole KIDMAN, Alicia SILVERSTONE, Raffey CASSIDY, Bill CAMP, Barry KEOGHAN.

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