Faute d'amour
Nelyubov
de Andrey Zvyagintsev
Sélection officielle
En compétition

Prix du Jury








« Ce sera comme une renaissance »

Andrey Zvyagintsev est l’auteur d’une filmographie mettant l’accent sur les failles de la société russe, avec une prédilection pour les récits axés sur des dilemmes familiaux, sur fond de crise politique, comme l’avaient révélé les puissants Elena et Leviathan. Faute d’amour n’échappe pas à la règle et démarre très fort, avec une séquence de déchirement qui oscille entre le tragique de Scènes de la vie conjugale et Le trash de La Guerre des Rose, sans l’aspect introspectif du premier, évitant le burlesque et les excès du second. Boris et Zhenya sont en instance de divorce, et multiplient les visites de leur appartement de Saint-Pétersbourg qu’ils souhaitent vendre. Fille de paysanne étriquée et sans cœur, Zhenya avait quitté son cadre familial et rural douze ans plus tôt pour se marier sans véritable amour, s’épanouissant dans un salon de coiffure où elle est associée. Membre de la classe moyenne, Boris lui a permis de vivre dans des conditions matérielles convenables, bien que sans excès. Tandis que Zhenya refait sa vie avec un cadre supérieur qui lui prodigue son affection et davantage d’ascension sociale, Boris s’apprête à devenir à nouveau père avec une jeune femme bienveillante mais inquiète. Zvyaginstsev montre avec force les inégalités sociales et la violence qu’elle génère, tandis que les écrans de télévision véhiculent la propagande gouvernementale en prônant un repli sur soi et des valeurs nationalistes. Le drame qui va (ré ?) unir provisoirement Boris et Zhenya semble alors en parallèle d’une destinée collective guère plus rassurante. Car si les deux futurs ex-époux ont déjà préparé leur avenir respectif, ils ne manifestent apparemment aucun intérêt pour Alioucha, leur fils de 12 ans, dont ils souhaitent confier la garde à l’autre.

Pleurant en cachette entre deux portes et ayant du mal à extérioriser sa douleur, tel L’Incompris de Comencini, l’enfant finit par disparaître. Avec un style sec et un ton ouvertement accusateur, le cinéaste montre aussi bien la froideur de la machine policière et bureaucratique que les effets de cette disparition sur le couple parental, surprenant sans cesse le spectateur aucunement caressé dans le sens du poil. « Notre ère post-moderne est celle d’une société post-industrielle jonchée d’un flux constant d’informations captées par des individus très peu concernés par les autres, qui sont vus uniquement comme un moyen d’arriver à une fin. De nos jours, c’est chacun pour soi. La seule issue à cette indifférence est de se dédier aux autres, même à de parfaits inconnus, comme le coordinateur bénévole des recherches qui passe la ville au peigne fin à la recherche de cet enfant disparu, sans promesse de récompense, comme si c’était ça le vrai sens de la vie. Ce simple travail insuffle du sens à chacun de ses gestes. C’est le seul moyen de lutter contre le désordre du monde et sa déshumanisation ». Ces intentions du cinéaste ne le font jamais tomber dans un style démonstratif, malgré un manichéisme que l’on pourra regretter au détour de certaines séquences. Ce film coup de poing, qui culmine avec une saisissante scène de morgue filmée en plan fixe, confirme l’importance d’un cinéaste qui bâtit une œuvre cohérente et personnelle. En même temps, Faute d’amour par sa thématique fait écho à d’autres récents brûlots du cinéma russe, tels Le Disciple de Kiril Serebrennikov ou Zoologie de Ivan I. Tverdovsky.

Gérard Crespo


2h08 - Russie - Scénario : Andrey ZVYAGINTSEV, Oleg NEGIN - Interprétation : Djan BADMAEV, Maryana SPYVAK, Matvey NOVIKOV.

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