Une femme douce
A Gentle Creature
de Sergei Loznitsa
Sélection officielle
En compétition








Un territoire concret et vaporeux

Réalisateur ukrainien auteur des austères My Joy et Dans la brume, ainsi que du documentaire Maïdan, Sergei Loznitsa se frotte ici à Dostoïevski. À l’instar de Robert Bresson ayant déjà porté à l’écran la nouvelle La Douce, Loznitsa garde sa marge de liberté créative pour en adapter la trame à son style et ses préoccupations. Dans un pays ressemblant étrangement à la Russie, une femme reçoit le colis qu’elle avait expédié à son mari incarcéré. Inquiète, elle prend le train pour se rendre à la prison située dans une région reculée. Souhaitant obtenir des informations, elle se heurte à un mur de silence et subit  une série d’humiliations, tant des autorités pénitentiaires que de la police et de la machine bureaucratique. Réussira-t-elle à atteindre son objectif dans sa lutte absurde contre une forteresse imprenable ? Plutôt que de cerner la souffrance de la femme, Loznitsa dépeint avec acuité l’environnement hostile auquel elle est confrontée : les guichetières arrogantes des services postaux, les vigiles zélés, les mafieux sordides ou les fonctionnaires corrompus forment une faune inquiétante qui donnent un visage lugubre et pessimiste de la société russe, à l’image de la vision désenchantée d’Andrey  Zvyagintsev dans Faute d’amour, également présenté en compétition officielle. Usant de longs plans séquences oppressants, alternant les passages semi-documentaires (la fouille des visiteurs) et les échappées oniriques, Loznitsa propose un voyage terrifiant dans le monde de l’intolérance et de la privation des libertés publiques.
« Ce film est pour moi une métaphore d’un pays où les gens se font perpétuellement violer. Y compris par eux-mêmes : en Russie, les gens s’auto-violent’’. Ce pays est empreint de toutes formes de violences. D’un côté vous avez une totale hypocrisie, un énorme mensonge, une parfaite omerta... et de l’autre des choses absolument horribles qui continuent de se passer chaque jour.

Pour moi, tout ça reste une énigme très inquiétante. Au lieu de vivre et de faire les choses de manière tranquille, gaie, sympathique, on doit à chaque étape de son existence emprunter une voie difficile, mensongère, parfois terrible. C’est un paradoxe affreux, le plus total des paradoxes, dont j’ai conscience depuis l’âge d’environ cinq ans et que je persiste depuis à ne pas comprendre ».
Ces déclarations de Sergei Loznitsa ne doivent pas laisser penser à un film purement militant ou un brûlot contre le régime de Poutine. Une femme douce se situe davantage dans le registre de la fable qui prend une tournure spécifique dans la dernière partie, baroque et symbolique : une séquence de banquet inattendue convoque alors les ombres de Kafka et Fellini, mais aussi, après vision complète du film, du réalisateur belge André Delvaux (Un soir, un train). « Je peux attirer l’attention sur l’humour, le grotesque, la distance et l’ironie, qui sont un réflexe de pure autodéfense, une protection contre la dureté de ce qui se produit. Dans un film, comme dans tout travail artistique, ce que l’on appelle les ornements ne servent pas simplement à faire joli : ils marquent aussi un territoire contre les mauvais esprits », ajoute le cinéaste. Loin de trahir l’art épuré qui est le sien, ce changement de ton n’en donne que plus de force à un film contrasté, malgré une longueur qui pourrait rebuter. Masque de tristesse, composant un personnage à la fois déterminé et désillusionné, l’actrice Vasilina Makovtseva est une révélation qui contribue à la beauté de cette œuvre ambitieuse et maîtrisée.

Gérard Crespo

 


2h20 - Russie, France - Scénario : Sergei LOZNITSA, d'après la nouvelle "Douce" de Fiodor Dostoïevski - Interprétation : Vasilina MAKOVTSEVA, Valeriu ANDRIUTA, Sergeï KOLESOV.

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