Un beau soleil intérieur
de Claire Denis
Quinzaine des Réalisateurs
Ouverture
Prix SACD








« And life is like a song »

La chanson d’Etta James entendue au détour d’une scène de discothèque et la musique jazz de Stuart A. Staples donnent le ton de cette comédie mélancolique (ou drame gai) à la fois proche et éloignée de l’univers de Claire Denis. Proche, car on retrouve son goût pour les êtres décalés, mal à l’aise dans leur propre environnement : Isabelle (Juliette Binoche), bourgeoise bohème en porte-à-faux avec ses semblables, révèle un mal-être identique à celui ressenti par les dresseurs de coqs de S’en fout la mort, les petites frappes de J’ai pas sommeil ou l’expatriée de White Materials. Quinquagénaire divorcée, elle tente de reconstruire une vie sentimentale, et les échanges verbaux avec ses partenaires font écho aux relations complexes qu’entretenaient Vincent Lindon et Valérie Lemercier dans Vendredi soir. En même temps, Claire Denis souhaite changer de registre, et se lancer (certes avec des pincettes) sur le sentier de la comédie romantique. La réalisatrice avait abordé (toujours avec un style distancié) le film de vampires avec Trouble every day ou le polar avec Les Salauds, mais jamais elle ne s’était laissé aller dans la fantaisie. Librement inspiré des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, Un beau soleil intérieur a été co-écrit avec l’écrivaine Christine Angot, et les deux femmes semblent avoir apporté une touche discrètement autobiographique. Claire Denis précise dans le dossier de presse : « Du coup on s’est servies de nous-mêmes bien comme il faut. La femme, au moment où elle apparaît dans le scénario, c’est d’abord nous, Christine Angot et moi. Nos morceaux de vies, nos fractions d’histoires. C’est ensuite que Juliette s’est matérialisée dans notre esprit. Juliette Binoche s’est imposée à nous comme l’intermédiaire idéale dans le rôle d’Isabelle. Il fallait un corps féminin crémeux, voluptueux, désirable. Une femme belle de visage et de chair, chez laquelle il n’y a pas de défaite annoncée, pour laquelle, dans les combats amoureux, la victoire est possible, sans laisser penser pour autant que c’est gagné d’avance ».


Cette osmose entre des deux artistes, à laquelle il faut ajouter l’implication de Juliette Binoche, constitue le côté positif d’un film qui refuse la surcharge d’écriture, scrute les hésitations amoureuses de personnages indécis, par un dosage subtil de non-dits et de dialogues lumineux. La grâce d’une mise en scène à la fois décalée et élégante apparaît au détour de plusieurs plans, dont le beau champ-contrechamp avec Binoche et Depardieu au dénouement. Et l’on ne peut que louer le travail toujours impérial d’Agnès Godard, fidèle directrice de la photo qui avait éclairé les belles pépites que furent Beau travail ou 35 rhums.
Là où le bât blesse, c’est que le film se présente davantage comme une version intello du Journal de Bridget Jones que comme un film d’auteur novateur. Les différents amants de Juliette Binoche constituent un échantillon des pires clichés sur la gente masculine, du banquier goujat (Xavier Beauvois) à l’ex perfide (Bruno Podalydès), en passant par l’artiste hautain (Nicolas Duvauchelle). Et la banalité des situations nuit souvent à l’intérêt que l’on peut éprouver pour les déboires de l’(anti-)héroïne. D’autres réalisatrices françaises (Jeanne Labrune, Brigitte Roüan, Tonie Marshall…), mais aussi réalisateurs (Philippe Harel, Bruno Podalydès…), de la même génération que Claire Denis, et faisant peu ou prou partie d'une mouvance similaire, étaient eux-mêmes tombés dans ces travers lors de leurs derniers films. Au final, l’œuvre est inégale mais les fans de Juliette Binoche (moins hystérique que dans Ma Loute) devraient une fois de plus apprécier l’étendue de son registre.

Gérard Crespo



 

 


1h34 - France - Scénario : Claire DENIS, Jean-Pol FARFEAU, Christine ANGOT, d'après l'essai ''Fragments d'un discours amoureux" de Roland Barthes - Interprétation : Juliette BINOCHE, Gérard DEPARDIEU, Xavier BEAUVOIS, Bruno PODALYDÈS, Josiane BALASKO, Alex DESCAS, Paul BLAIN, Philippe KATERINE, Laurent GRÉVILL, Sandrine DUMAS.

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