Le Voyage au Groenland
de Sébastien Betbeder
Acid






Les rêveries douce-amères de l' « adulescence »

Thomas et Thomas cumulent les difficultés. En effet, ils sont trentenaires, parisiens et comédiens... Un jour, ils décident de s’envoler pour Kullorsuaq, l’un des villages les plus reculés du Groenland où vit Nathan, le père de l’un d’eux. Au sein de la petite communauté inuit, ils découvriront les joies des traditions locales et éprouveront leur amitié... Sébastien Betbeder avait déjà réalisé quatre longs métrages dont l'agréable 2 Automnes 3 hivers (2013). Le Voyage au Groenland est le dernier volet d'un triptyque qui comprend Inupiluk (2014) et Le Film que nous tournerons au Groenland (2015). Mais on peut apprécier le présent film sans avoir vu les autres. Le charme de ce buddy movie réside dans cette capacité à montrer avec humour et émotion le contraste entre l'univers de deux grands dadais décalés et une culture qui les dépasse, sans tomber dans l'esprit new age, la lourdeur du comique de situation, ou le chantage aux bons sentiments. L'esprit d'ouverture est celui des personnages et du réalisateur, et la narration cite explicitement des artistes aussi divers que Jean Rouch et Claude Lelouch. Betbder n'est pas dupe de ce grand écart, et quand l'un des deux Thomas reproche à l'autre son angélisme et son manque d'esprit critique, le réalisateur semble adresser un clin d'œil à ceux qui lui reprocheraient (à tort) de rapprocher un cinéma ethnologique de celui du samedi soir, sans assumer aucun des deux genres. Car Le Voyage au Groenland est avant tout une comédie d'auteur et humaniste sans prétention, qui n'est pas sans évoquer L'Effet aquatique, de la regrettée Solveig Anspach, les paysages sauvages et neigeux de Kullorsuaq remplaçant ici les espaces naturels d'Islande. En plus d'une réflexion écolo sur les derniers vestiges d'un mode de vie, le récit croise avec bonheur plusieurs thèmes, de la place de la culture dans notre existence aux difficultés de communication père/fils en passant par le choix des métiers artistiques et la sortie de l' « adulescence ».

Car nos deux loosers trentenaires ne sont pas sortis de et âge incertain ; la luminosité singulière de ce territoire gelé et la chaleur de ses habitants seront le début d'un rite d'initiation qui les fera peut-être passer à l'âge adulte. Outre de croustillants flasbacks sur la vie d'artistes ratés des deux Thomas, le film comporte plusieurs passages réussis comme cette étrange scène onirique dont le fantastique semble emprunté à The Thing de Carpenter, ou cette séquence silencieuse qui voit les personnages échanger des regards face à un ours mort, regards qui révèlent une amitié indéfectible mais aussi le pressentiment d'un deuil imminent. Il faut aussi souligner la prouesse technique de ce film à petit budget, tourné dans des conditions difficiles, ce que souligne ces propos du producteur Frédéric Dubreuil : « En effet, faire un long métrage sur la banquise par moins de 35 degrés, dans le dernier village de pêcheurs et de chasseurs d'ours n'était pas sans obstacle […] logistique. Pour rejoindre Kullorsuaq, il faut prendre quatre avions et un hélicoptère ! Sur place, il n'y avait pas d'hôtel, il fallait donc loger l'équipe et les comédiens chez l'habitant ou dans des gites pour pêcheurs ». Les acteurs, enfin, semblent adhérer pleinement au dispositif, à commencer par Thomas Blanchard et Thomas Scimeca, fidèles du réalisateurs, mais aussi François Chattot dans le rôle du père. Ce second rôle sobre et au métier solide avait été vu dans plusieurs longs métrages dont L'Exercice de l'État. Sans atteindre les sommets esthétiques et narratifs de ces autres œuvres enneigées que sont Shining, Fargo ou Snow Therapy, cette fantaisie sympathique mérite donc largement le détour.

Gérard Crespo

 



 

 


1h38 - France - Scénario : Sébastien BETBEDER - Interprétation : Thomas BLANCHARD, Thomas SCIMECA, François CHATTOT, Ole ELIASSEN, Judith HENRY.

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