Chouf
de Karim Dridi
Sélection officielle
En compétition

Séance spéciale







Retour à Marseille

Chouf veut dire « regarde » en arabe. C’est aussi le nom des guetteurs des réseaux de drogue de Marseille. Sofiane, 24 ans, brillant étudiant, intègre le business de son quartier après le meurtre de son frère, un caïd local. Pour retrouver les assassins, il est prêt à tout, abandonnant pour un temps famille et études et gravissant rapidement les échelons. Aspiré par une violence qui le dépasse, il découvre la vérité et doit faire des choix... Du Thé au harem d’Archimède (1985) de Mehdi Charef à La Vie en grand (2015) de Mathieu Vadepied, en passant par La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz, le cinéma français a abordé le thème de la jeune délinquance sous différents angles. Le dernier film de Karim Dridi s’inscrit dans ce courant et constitue le dernier volet d’une « trilogie marseillaise », après Bye-bye (1995) et Khamsa (2008). Le récit fait écho aux nombreux faits divers qui meurtrissent la cité phocéenne, des jeunes de quartiers s’entretuant à la kalachnikov lors de règlements de comptes liés au banditisme et aux réseaux de drogues. La démarche de Karim Didi se veut d’abord documentaire, et le cinéaste n’a pas hésité à s’installer à Marseille, plantant sa caméra dans les zones les plus sensibles, afin de vivre au plus près de ces jeunes. Il a dirigé certains d’entre eux dans des ateliers de comédie, tout en les côtoyant au quotidien : « L’idée était d’être le plus authentique possible, de les suivre, en respectant leur gestuelle, leurs manières de s’attraper, se toucher, se frapper […] Les ateliers m’ont servi à capter leur violence physique, leur langage », précise Karim Dridi.

Mêlant argot marseillais et arabe, les dialogues n’ont rien de rohmérien et accentuent un réalisme qui s’apprécie aussi à travers l’authenticité juridique et criminelle des faits mentionnés dans le scénario. Le film a aussi des accents de western urbain, tout en empruntant au drame sentimental et à la veine d’un cinéma psychosociologique. À cet égard, Chouf préfère la nuance au manichéisme : symbole d’une ascension sociale qui peine à se poursuivre, le parcours du protagoniste révèle un déterminisme qui n’est pas sans rappeler le statut du jeune diplômé de Ressources humaines (2000) de Laurent Cantet. Plus instruit que ses potes, modèle apparent d’intégration, Sofiane est à la fois respecté et dominé par les petits caïds. Et ce n’est pas sans ironie que Karim Dridi le montre prodiguer des conseils en mercatique à des dealers, appliquant les outils de son école de commerce à des activités informelles... Assis entre deux chaises, le jeune homme ressent des fêlures qui lui seront fatales et Sofian Khammes, comédien au Conservatoire, traduit à merveille les ambiguïtés du personnage. Signalons qu’il est un des rares acteurs professionnels de la distribution, avec Simon Abkrarian dans le rôle d’un mafieux libanais. Également bien servi par une mélodie lyrique aux accents de requiem, ainsi qu’un montage incisif sans être roublard, Chouf est sans doute la plus grande réussite de Karim Dridi, qui effectue ainsi un retour en force, après la relative déception du Dernier vol.

Gérard Crespo



1h48 - France, Tunisie - Scénario : Karim DRIDI - Interprétation : Sofian KHAMMES, Foued NABBA, Oussama Abdul AAL, Zine DARAR, Nailia HARZOUNE.

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