Amour
Szrelem
de Karoly Makk
Sélection officielle
Cannes Classics






La vie des autres

Budapest, 1953. Pendant les années staliniennes les plus dures en Hongrie. Le régime de Rakosi multiplie les arrestations arbitraires et de nombreux opposants sont enfermés en secret. Luca vit ainsi dans l’angoisse de ne pas savoir si son mari Janos est vivant ou non. Désirant protéger sa belle-mère malade, elle invente que son fils est en Amérique où il travaille sur un film. La vieille dame vit dans l’attente de la prochaine lettre contant les histoires invraisemblables de son fils devenu là-bas un cinéaste renommé… Moins connu que Miklos Jancso ou Marta Mészaros, Karoly Makk est un cinéaste hongrois important, qui a eu le mérite de concilier intimisme psychologique, élégance stylistique et critique politique, ce qui était particulièrement courageux dans un pays autoritaire. Il fut aussi un des rares réalisateurs d’Europe de l’Est à avoir abordé ouvertement le thème de l’homosexualité avec Un autre regard, qui permit à Jadwiga Jankowska-Cieslak d’obtenir le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 1982. Prix du Jury en 1971, Amour, inspiré de deux nouvelles de l’écrivain Tibor Déry, est d’abord le beau portrait de deux femmes en souffrance en raison de l’absence du même homme. La bienveillance de Luca envers sa belle-mère révèle l’humanité d’une population qui reste unie et solidaire au-delà de brimades que fait subir un pouvoir totalitaire. Du personnage de Janos, nous ne saurons pas grand-chose, mais son drame et ses conséquences sur son entourage se lisent sur le visage de Luca. Une contraction de son regard, un geste de fatigue révèlent au spectateur qu’elle s’est sans doute privée de manger pour offrir un bouquet de fleurs à la vieille dame, pas seulement pour respecter un rituel familial, mais pour exorciser sa douleur et manifester la tendresse qu’elle ne peut procurer à son mari.

La parole n’est pas rare dans Amour, mais les véritables sentiments s’inscrivent dans le non-dit ou le sous-entendu, loin d’une démarche pleurnicharde et sentimentaliste. Au-delà des déboires affectifs de cette Pénélope hongroise, Amour est subtil dans la description des persécutions et humiliations que doit subir toute épouse de prisonnier politique. L’absurdité bureaucratique de la dictature et les lâchetés du quotidien sont montrées avec plus de force que bien des films engagés, ce qui n’empêche pas le réalisateur de s’inspirer du meilleur cinéma européen intimiste de l’époque. Les retrouvailles des deux époux ont la profondeur du cinéma de Bergman, quand Karoly Makk semble plutôt s’inspirer de Bresson en jouant sur les silences, les plans sur les objets, l’ébauche des gestes ou la force des regards. On  pourra même trouver des liens avec le Resnais de Muriel par ces plans furtifs révélant un bonheur passé. Cette structure éclatée  fait également la force du film, épuré et poétique, au noir et blanc envoûtant. « Je trouvais que l’histoire n’était pas assez riche. Quand on adapte un livre, il faut se rendre à l’évidence, le film n’a pas le même pouvoir que la littérature en terme de récit. Je souhaitais ajouter quelque chose. Dans le cas de la mère par exemple, je trouvais ennuyeux de la montrer simplement couchée dans son lit. Je voulais exposer ses rêves, ses sentiments, de manière visuelle […] Et c’est pourquoi en terme de montage, il n’y a pas de structure linéaire », a précisé le réalisateur. Amour est bien servi par ses deux interprètes. Grande dame de la scène hongroise, Lili Darvas est bouleversante dans un rôle qui aurait pu être affecté par le pathos. Mari Töröcsik incarne avec délicatesse la prêtresse d’un amour plus fort que l’inhumanité d’une société sclérosée.

Gérard Crespo



 

 


1971 - 1h32 - Hongrie - Scénario : Peter BACSO, d'après les nouvelles de Tibor Déry - Interprétation : Mari TÖRÖCSIK, Lili DARVAS, Ivan DARVAS, Erzsi ORSOLYA, Laszlo MENSAROS.

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