La Reine Margot
de Patrice Chéreau
Sélection officielle
Cannes Classics



Sortie en salle : 23 octobre 2013




Il y a quelque chose de pourri au royaume de France

Adapté d'un roman d'Alexandre Dumas, déjà l'objet d'un film de Jean Dréville (1954), avec Jeanne Moreau et Françoise Rosay, La Reine Margot de Patrice Chéreau avait bénéficié d'un budget confortable. Labellisé production culturelle de prestige, le film a été porté par Claude Berri qui a été un coordinateur financier et artistique à la manière des grands nababs de l'âge d'or hollywoodien. Visant le public de Cyrano de Bergerac et Camille Claudel, l'œuvre est tout autant un film d'auteur, Patrice Chéreau utilisant un matériau historique et littéraire pour l'imbriquer à son univers. La Reine Margot est d'abord un récit qui devrait passionner certes les amateurs d'Histoire, la grande comme la petite. Complots royaux, intrigues des « grands », déchirements familiaux et religieux ont ici pour contexte la cour du roi catholique Charles IX (Jean-Hugues Anglade, illuminé), manipulé par sa mère, Catherine de Médicis (Virna Lisi, époustouflante en spectre machiavélique) : celle-ci tient les rênes du pouvoir et souhaite réconcilier les Français en mariant sa fille, Marguerite de Valois (Isabelle Adjani, impériale et romantique) au protestant Henri de Navarre (Daniel Auteuil, sobre et tout en frisures). Cela s'avère être une manœuvre politique et six jours après l'union célébrée en grandes pompes à Notre-Dame, ce sera le massacre de la Saint-Barthélemy. Au cours de ces événements horrifiques, Margot s'éprend de La Môle (Vincent Perez, fragile et viril), un protestant qui sera blessé et qu'elle cachera...

Le massacre historique sert ici de catalyseur des sentiments et des règlements de comptes, un peu comme le naufrage du Titanic unissait d'autant plus Jack Dawson et Rose DeWitt dans le film de Cameron sorti quatre ans plus tard. Mais Chéreau se refuse tout effet de spectacle et de mélodrame. La Reine Margot est une effusion de larmes et de sang qu'il préfère traiter en mode distanciation brechtienne. Les cris et sanglots semblent parfois étouffés par la bande-son, du fait de la profusion de dialogues qui s'annulent les uns les autres ; ici, la transpiration de sang d'un roi empoisonné par mégarde ou la défenestration de Coligny (Jean-Claude Brialy), écrasé comme une sale bête, sont filmés avec détachement plus qu'ostentation, révèlant les noirceurs de l'âme humaine et des combats fratricides.

Il y a aussi dans ce récit un mélange d'ambiance de polar et de tragédie antique, plus que d'épopée historique. Il serait à cet égard intéressant de faire le parallèle avec La Chair de l'orchidée (1975), premier film de Chéreau, sous-estimé par l'auteur lui-même : les flèches lancées par Anjou (Pascal Greggory) et Guise (Miguel Bosé) font écho aux couteaux envoyés par les tueurs à gages (François Simon et Hans Christian Blech) dans l'adaptation du roman de James Hadley Chase ; la passion affective et physique de Margot et La Môle renvoie à l'attirance fusionnelle de Charlotte Rampling et Bruno Cremer ; la mère voulant gouverner son monde, protéger son fils et écarter des membres de la parentèle est de la même nature que Mme Bastier-Wagener (Edwige Feuillère), experte en manigances.

Au niveau de la mise en scène, la séquence initiale du mariage, reprise dans la bande-annonce, résume à elle seule les qualités du film, synthèse séduisante de dramaturgie théâtrale et de tempo cinématographique, Chéreau ancrant l'ensemble du film au carrefour de la « qualité française » (les dialogues de Danièle Thompson, la photo de Philippe Rousselot) et de sa liberté d'artiste. La Reine Margot évite le piège de la reconstitution du film en costumes écrasé par les décors et les figurants, même si ces éléments contribuent à sa beauté visuelle... On ne reconnaîtra pas facilement Compiègne et Senlis parmi ces décors. Pourtant, c'est bien dans ces lieux que le film a été en partie tourné, la plupart des rues adjacentes au palais de Compiègne ayant été interdites à la circulation et au public, de peur que la star Adjani ne soit importunée par des photographes et badauds... Il faut aussi souligner la qualité de la musique de Goran Bregovic, compositeur attitré de Kusturica. Enfin, le casting de Margot Capelier est un (presque) sans faute : outre les comédiens déjà cités, on remarquera Dominique Blanc en dame de compagnie inquiétante ou Julien Rassam en duc d'Alençon. On regrettera juste le doublage français de Claudio Amendola (auquel échappent heureusement Virna Lisi et Asia Argento), ainsi que le sous-emploi d'Emmanuel Salinger et Laure Marsac. Présenté au Festival de Cannes 1994, La Reine Margot y obtint le prix du Jury et le prix d'interprétation féminine pour Virna Lisi. Isabelle Adjani quant à elle décrochera en 1995 le César de la meilleure actrice. Sa sélection à Cannes Classics 2013 fait suite à une restauration numérique en 4 K effectué par Pathé sous la direction de Patrice Chéreau.

Gérard Crespo


 

 


2h39 - France - 1994 - Scénario : Danièle THOMPSON, Patrice CHÉREAU, d'après le roman de Alexandre Dumas Père - Interprétation : Isabelle ADJANI, Daniel AUTEUIL, Jean-Hugues ANGLADE, Vincent PEREZ, Virna LISI, Dominique BLANC, Pascal GREGGORY, Miguel BOSÉ, Jean-Claude BRIALY, Asia ARGENTO, Julien RASSAM, Jean-Philippe ECOFFEY, Emmanuel SALINGER, Bruno TODESCHINI, Bernard VERLEY, Marc CITTI, Grégoire COLIN, Valeria BRUNI TESDESCHI, Hélène de FOUGEROLLES, Laure MARSAC, Philippe DUCLOS, Claudio AMENDOLA, Michèle MARQUAIS, Thomas KRETCHMANN.

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