Elephant
Gus Van Sant
Sélection Officielle
Palme d'or
Prix de la mise en scène
Prix de l'Education nationale
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Une des nombreuses prouesses d'Elephant réside à coup sûr dans la faculté de son réalisateur à passer sans transition d'un système de production à un autre - tantôt l'appareil coûteux et « oscarisable » de Will Hunting ou de Finding Forrester, tantôt l'austérité indépendante de Gerry — selon une alternance souple et semble-t-il régulière. Gus Van Sant n'a vraisemblement que faire des problèmes identitaires qui tourmentent les cinéastes américains sommés de choisir un jour où l'autre entre le camp des victoires commerciales et celui des louanges critiques. Le cinéma indépendant, il ne l'a jamais considéré comme une antichambre mais plutôt comme un laboratoire. Aussi Elephant porte-t-il la marque d'une exigence créatrice que peu de réalisateurs couronnés de succès hollywoodiens osent encore déployer. Bien des thèmes sont certes coutumiers de l'œuvre de Van Sant : la jeunesse en dérive (Drugstore Cowboy ou de My Own Private Idaho), l'opacité de la violence (Gerry), les figures de substitution d'un père toujours désespérément absent, autant de questions inlassablement posées de film en film, et que l'on retrouve crucialement ici. Le massacre du lycée de Columbine sert — un an après le docu/pamphlet de Michael Moore - de point départ à une fiction qui cherche avec une extraordinaire rigueur à se doter de moyens filmiques neufs, à même d'interroger les lieux, les actes et les âmes qui organisent le récit de quelques heures empreintes d'une infinie tristesse.

Toute la beauté d'Elephant est dans le geste esthétique inédit qu'il s'acharne à produire, acharnement à la hauteur du mystère qui rend le geste de deux adolescents meurtriers définitivement impensable. Il faudra donc réinventer le temps qui précède la tuerie selon des modalités d'analepses, sans jamais céder aux artifices dramaturgiques qui pourraient à chaque instant décoller l'action de son substrat de réel. Il faudra s'approcher de ces visages de jeunes gens sans les juger, ni les plaindre, ni les blâmer. Il faudra, au moyen notamment des sophistications discrètes de la bande-son, rendre palpable toute l'épaisseur de cette expérience partagée par des êtres emmurés dans leur existence. A force de replier le temps et l'espace sur eux-mêmes, le film nous y ouvre étrangement un accès, au delà de toute empathie. Elephant est réalisé par un cinéaste aux yeux secs et au ventre dur, dont le projet est d'expliquer le réel, c'est-à-dire non pas déboucher sur un discours interprétatif, mais développer sous nos yeux toute la complexité de l'événement, en suivre l'enroulement sans fin, en prendre la mesure à l'aune de toutes les vies qui s'y sont croisées, et achevées. Le tout avec la conviction évidente que le cinéma a encore le pouvoir de réfléchir sur son propre langage, et inlassablement de le réinventer.

Daniel Rocchia


1h21 - Etats-Unis - Scénario et dialogues, montage : Gus Van Sant - Images : Harris Savides - Interprétation : Alex Frost, Eric Deulen, John Robinson, Elias Mcconnell, Timothy Bottoms, Matt Malloy.

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