Mulholland Drive
David Lynch
Sélection Officielle
Prix de la mise en scène
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Le chef-d'œuvre de David Lynch. De Eraserhead (1977) à Inland Empire (2006), cet auteur s'est affirmé comme l'un des plus grands créateurs contemporains. Sans atteindre la radicalité expérimentale des deux œuvres citées (la narration n'est pas aussi complètement déstructurée), Lynch signe un trip envoûtant. Ce n'est pas le film mystérieux au scénario incompréhensible, étiquette trop facile que d'aucuns ont voulu attribuer. Certes, cette histoire de starlette naïve (la révélation Naomi Watts) liant une relation amicale puis amoureuse avec une comédienne de renom avec laquelle elle mènera une enquête policière n'est pas de tout repos et couve maintes zones d'ombre. Mais ce n'est rien face au récit tortueux du Grand sommeil, à l'énigme de Meurtre dans un jardin anglais ou au labyrinthe « nouveau roman » de L'Année dernière à Marienbad.
L'originalité du film consiste en un « coup de théâtre » narratif dans la dernière demi-heure, qui présente les acteurs dans des personnages différents de ceux incarnés depuis le début de la projection. Cela nous amène alors à reconsidérer toute l'œuvre depuis l'exposition. Cette gymnastique mentale, alliée à une deuxième vision du film, lui donne alors tout son sens. La formule, utilisée déjà dans Lost Highway (1997) mais de façon moins explicite, aboutit ici à un vertige impressionnant qui n'a d'égal que la première vision de Sueurs froides.
Entouré de collaborateurs inspirés (Peter Deming pour la photographie, Mary Sweeney pour le montage et surtout Angelo Badalamenti, compositeur d'une partition musicale déjà culte), Lynch excelle dans ces séquences en trompe-l'œil caractéristiques de tous ces films : le summum du trouble est ici atteint lors de la découverte de la boîte qui correspond à une clef découverte avec des dollars. Depuis la traversée du miroir de Jean Marais dans Orphée, rarement le cinéma n'avait été imprégné d'une telle dimension.


Lynch, on le sait, admire toutes les formes d'art et a une attirance singulière pour le monde du spectacle. Dans Elephant Man (1980), la détresse humaine transformée en phénomène de foire était une métaphore de la cruauté de la marchandisation dans le spectacle vivant. Ici, les mœurs de Hollywood sont passées au crible : de la mafia incrustée dans le monde du cinéma aux compromissions liées au signatures de contrat, c'est tout un pan de la réalité et de la mythologie du 7e art qui fascine Lynch. Et l'on ne sera pas surpris de croiser les silhouettes de guest stars (Ann Miller), témoins d'un âge d'or révolu. C'est là que le cinéaste rejoint le Billy Wilder de Sunset Boulevard, autre grand film de la démystification hollywoodienne.
Œuvre sublime et désespérée, Mulholland Drive aurait fait une Palme d'or cannoise de choc mais n'a pas volé pour autant son prix de la mise en scène, attribué par le jury de Liv Ullmann, mais partagé avec les frères Coen.

Gérard Crespo


2h26 - USA - Scénario et dialogues : David Lynch - Images : Peter Deming - Musique : Angelo Badalamenti - Montage : Mary Sweeny - Décors : Jack Fisk - Interprètes : Naomi Watts, Laura Elena Harring, Justin Theroux, Robert Forster, Dan Hedaya, Ann Miller.

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