Saint-Cyr
Patricia Mazuy
Sélection Officielle
Un Certain Regard
Prix de la Jeunesse


très content

critique de Gérard Crespo

" L’Utopie pédagogique, c’est Maintenon ou jamais… "

 

Saint-Cyr est presque un ovni dans le paysage cinématographique français et l’une des plus éblouissantes réussites du film historique. Le projet (adapter un roman sur une école de jeunes filles créée par Madame de Maintenon) était pourtant risqué et Patricia Mazuy aurait pu faire de cette commande un pudding à costumes et à bons mots cher à tout un pan du cinéma (voir Vatel). Il n’en est rien.
Intrigante de cour devenue l’un des personnages clefs du royaume de France, Madame de Maintenon souhaite racheter ses fautes passées en créant une nouvelle élite féminine. Des orphelins de la noblesse se voient en effet inculquer, outre l’enseignement traditionnel des arts ménagers, celui des arts libéraux : théâtre, littérature, philosophie. La première partie du film excelle dans l’alternance des scènes nécessitant la direction de nombreux acteurs (comme l’accueil des pensionnaires dans l’école), et celles, plus intimistes, axées sur l’agencement des regards et le rythme des dialogues. Le souci d’authenticité historique (les jeunes filles ne parlent au début que leurs patois régionaux) ne tombe jamais dans la reconstitution tape-à-l’œil. Ainsi, les scènes nocturnes dans le marais (admirable photo de Thomas Mauch) ont une beauté quasiment irréelle. Cette sensation d’humidité qui remonte et de maladie qui rôde plonge le film dans une atmosphère de conte fantasmagorique.
Le jeu (intériorisé comme d’habitude) d’Isabelle Huppert excelle à montrer les contradictions du personnage. Prise quelques années plus tard de délire mystique, Madame de Maintenon

transforme son école de la liberté et de l’intelligence en un couvent intégriste. C’est ce retournement qui fait aussi la force du film, car ses conséquences sont désastreuses sur deux des jeunes filles en fleur, ce qui nous vaut des scènes d’une rudesse extrême.
Trois séquences montrent bien le passage progressif vers la domestication des affects. Dans la première, une représentation théâtrale d’Esther de Racine fait comprendre à la Maintenon l’utopie (pour l’époque) de son projet. La seconde est la scène de prise de voile des jeunes filles (aussi sobre que dans Thérèse d’Alain Cavalier) dans laquelle la caméra montre bien l’aliénation de ces demoiselles privées des corps et des consciences. La troisième est un face-à-face terrifiant entre la Maintenon et son élève la plus rebelle (Nina Meurisse, une révélation) qui ne lui pardonne pas son revirement pédagogique. Le casting est impeccable. Outre de jeunes actrices étonnantes de naturel, la réalisatrice a dirigé des comédiens chevronnés. Autour d’Isabelle Huppert qui trouve ici son meilleur rôle de maturité (après ceux de Chabrol), Jean-Pierre Kalfon en Louis XIV et Jean-François Balmer en Racine confirment leur talent rare et subtil.
Cinéaste peu prolifique, dont on avait pu apprécier un premier film étonnant, Peaux de Vaches, Patricia Mazuy signe avec Saint-Cyr une œuvre où chaque geste, chaque plan, répondent à une conception exigeante de la mise en scène.

Gérard Crespo

1h59 - France - Scénario et dialogues : Patricia Mazuy, Yves Thomas - Images : Thomas Mauch - Décor : Thierry François - Musique : John Cale - Montage : Ludo Troch - Interprètes : Isabelle Huppert, Nina Meurisse, Morgane Moré, Jean-Pierre Kalfon, Jean-François Balmer, Simon Reggiani.

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