Mission to Mars
Brian de Palma
Sélection Officielle
Hors compétition


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critique de Daniel Rocchia

 

Qu'est-ce qui caractérise le dernier film de Brian De Palma ? Un projet de commande à très gros budget, une histoire de science-fiction tout public, des effets spéciaux spectaculaires, bref un blockbuster américain de plus. Ajoutons à cela l'optimisme simple et délibéré du propos, et l'on aura décliné à peu près tout ce qui dissuade le jugement et conduit invariablement à un a priori méprisant. Rien de moins personnel en apparence que ce type de produit généralement calibré comme une étude de marché, mais il faut ici compter avec un réalisateur dont on a encore bien des difficultés à admettre qu'il n'est pas un simple faiseur ou un technicien virtuose, mais un auteur véritable, doué non seulement d'un imaginaire et d'un style propres mais également de ce qui apparaît comme une conception puissante et singulière du cinéma et de ses pouvoirs. Il ne s'agit pas ici de faire l'éloge péremptoire d'un film certes moins abouti que ne l'étaient Carlito's Way ou Blow Out, mais d'inviter au moins à un regard sans préjugés sur le travail récent du cinéaste. On n'aura pas manqué de remarquer que, curieusement, le mot "mission" figure à l'initiale de deux de ses trois derniers films. Cette coïncidence anodine semble nous rappeler à quel point De Palma s'inscrit depuis toujours dans une démarche concertée et opiniâtre de re-lecture, celle du cinéma classique (Hitchcock avant tout, mais également Antonioni, Hawks ou Eisenstein) ou celle, plus populaire, de la série télé (Les Incorruptibles, Mission: Impossible) et que cette esthétique de l'emprunt n'est assimilable ni à un culte de la référence cinéphilique gratuite et intransitive, ni à une vulgaire facilité de plagiaire. Il semble en effet que chacun de ses films se donne comme le produit d'une réflexion sur la mise en scène, qui incorporerait les solutions d'abord adoptées par d'illustres prédécesseurs tout en incluant de nouvelles propositions esthétiques, dramatiques ou narratives. Chaque film devient dès lors l'enjeu d'un pari dans lequel on devine chez le réalisateur un désir manifeste et communicatif, celui du dialogue infini des récits et des images, à travers des œuvres qui ne revendiquent au demeurant que l'horizon classique du plaisir immédiat.
Mission to Mars renvoie plus ou moins directement au cinéma de science-fiction des années

cinquante (Danger planète interdite de Fred McLeod, Le jour où la Terre s'arrêta de Robert Wise), son propos s'inscrivant délibérément dans la lignée de ces films au discours volontiers humaniste. Installé dans ce topo avec un évident respect, De Palma s'attache naturellement à le revisiter. Que le message sur l'origine et l'avenir de l'humanité ici délivré ne soit pas d'une grande originalité, c'est ce qu'il ne sera pas difficile à faire admettre. Mais le meilleur du film réside une nouvelle fois dans sa capacité à traiter quelques scènes clés selon une approche toujours aussi admirable et innovante. Les péripéties des astronautes en route vers la planète rouge donnent ainsi lieu à des moments de cinéma pur, tantôt sur le mode épique (la tentative de sauvetage d'un des équipiers à la dérive dans le vide intersidéral), tantôt sur le mode lyrique (Tim Robbins et Connie Nielsen dansant en apesanteur). Mieux que quiconque, De Palma sait injecter dans une scène-à-faire la dose d'invention stylistique et d'intensité dramatique suffisante à la rénover. A croire quelquefois que l'objectif qu'il se propose consiste uniquement à conférer à un matériau qu'on croyait épuisé une énergie inédite et insoupçonnée. Aucun de ses films ne manque l'occasion de piéger le regard par la dissolution des repères traditionnellement inscrits dans le cadre, de faire éprouver quasi-physiquement au spectateur un espace toujours marqué par le péril, soit en l'amenant à s'égarer (la Prague nocturne du début de Mission:Impossible), soit en l'installant dans un décor rationnel, géométrique et jalonné (l'Arena de Snake Eyes). Ainsi, en rendant hommage à Kubrick et à la fameuse station orbitale en forme de roue de 2001, Odyssée de l'Espace (film-limite s'il en est), il se permet des expérimentations superbes sur le mouvement des corps délivrés de la gravitation dans un lieu lui-même libéré des contraintes de la représentation et de la perspective classiques. Une grande part du talent de Brian De Palma s'enracine dans cette foi en la richesse inépuisable du cinéma, et c'est cette foi qui semble lui permettre l'audace d'une œuvre paradoxale, dans laquelle la figure d'un auteur ne se révèle jamais autant qu'à emprunter le masque des autres.

Daniel Rocchia

1h53 - Etats-Unis - Scénario et dialogues : Jim Thomas, John Thomas, Graham Yost - Images : Stephen H. Burum - Décor : Ed Verreaux - Musique : Ennio Morricone - Montage : Paul Hirsch - Interprètes : Gary Sinise, Tim Robbins, Connie Nielsen, Don Cheadel, Jerry O'Connell.

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