L'Affaire Marcorelle
Serge Le Péron
Quinzaine des Réalisateurs

très content

critique de Marie-Jo Astic

 

Les affaires judiciaires ont toujours inspiré Serge Le Péron, jusqu'alors traitées sur le mode documentaire (L'Affaire Spagiari, Bruay : histoire d'un crime impuni). Avec L'affaire Marcorelle, où il adopte avec bonheur celui de la fiction, il concrétise à travers son personnage l'évolution d'une profession, celle de juge d'instruction, qui connaît depuis quelques années l'éclatement des barrières qui la protégeait. Humanisés, les juges apparaissent désormais aux prises avec leurs pulsions, se divisent en clans, manœuvrent des intérêts, illustrant souvent le contraire de ce que devrait être la justice.
C'est ainsi que Marcorelle appara”t dans toute sa fragilité, rongé par la culpabilité et des nuits peuplées de cauchemars. Au cours de l'un d'entre eux, tout un pan de son passé surgit et il se retrouve au bidonville de Nanterre : accompagné là par la belle Agnieska, il est amené à tuer un homme. Pourtant, au fil de l'histoire, certaines preuves tendent à transformer le mauvais rêve en réalité bien concrète…
Le thème est excitant et porteur d'un scénario aux nombreux rebondissements, servi par une galerie de personnages antinomiques particulièrement réjouissante.
Marcorelle a eu beau militer et s'engager politiquement et socialement pour exorciser une faille pré-soixante-huitarde, il n'en est pas moins devenu notable, un comble pour quelqu'un qui, comme beaucoup d'autres, rêvait de refaire le monde. Son idéal de justice parfaite ressurgit cependant occasionnellement à travers d'ultimes soubresauts (il n'hésite pas à enfreindre les règles de la profession pour influer sur l'affectation d'un avocat) et des révoltes de

dernière minute (il craque littéralement, et nous fait craquer, quand il découvre le traitement réservé en Préfecture aux immigrés lors de leurs démarches de régularisation de situation). Un personnage tout en rupture de ton et en contradiction, angoisse et questionnement, c'était du sur mesure pour Jean-Pierre Léaud, qu'on retrouve dans son éblouissante forme de grand acteur.
Celle qui sans en avoir l'air le mène par le bout du nez et le balade entre rêve et réalité, c'est Agnieska, aussi menteuse que la resplendissante Irène Jacob qui voudrait encore nous faire croire qu'elle est polonaise.
Fourcade, jeune avocat débutant, n'aime pas Marcorelle, qui le lui rend bien : il symbolise la génération suivante, sans modèle, sans référence, sans autre idéal que de décrocher une “bonne” affaire. Pour arriver à ses fins, quelques coups bas ne lui font pas peur. On sent que Mathieu Amalric se délecte dans ce rôle de parfait opportuniste.
La femme de Marcorelle, c'est l'excellente Dominique Reymond. Elle semble être le contraire de son mari : bien dans sa peau, épanouie professionnellement, sans faille apparente, c'est par son regard que les angoisses du juge apparaissent dans toute leur dérision.
Il y a aussi Georges, l'ami de toujours, celui qui, en donnant à Marcorelle les pires conseils, croit toujours bien faire. Celui, par qui le comique arrive, est donc Philippe Khorsand.
Vérité et mensonge, cauchemar et réalité, les goûts cinéphiles de Marcorelle (pour la comédie) et d'Agnieska (pour le fantastique) apportent encore à la dualité omniprésente de cette excellente comédie dramatique.

Marie-Jo Astic

1h34 - France - Scénario : Serge Le Péron - Images : Ivan Kozelka - Décor : Patrick Durand - Musique : Antoine Duhamel - Interprétation : Jean-Pierre Léand, Irène Jacob, Mathieu Amalric, Philippe Khorsand, Dominique Reymond, Hélène Surgère.

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