L'Insaisissable
(No Place to Go - Die Unberührbare)

Oskar Roehler
Quinzaine des Réalisateurs

très content et colère

critique de Marie-Jo Astic

 

Désolée pour la contradiction “palmique”, mais ce film, ou plutôt son personnage principal, ne saurait se contenter d'un jugement en demi-teinte.
Le mur de Berlin est en train de chuter, provoquant chez beaucoup d'intellectuels du côté ouest un égal effondrement des repères que leur vie bourgeoise et douillette avaient tranquillement échafaudés, au même titre que les idées reçues sur un Est où ils n'avaient jamais mis les pieds. Pour notre héroïne, le mot effondrement est terriblement faible. Dès les premiers plans du film, elle s'avère pourtant douée d'une extrême dextérité : avec deux mains comme tout un chacun, elle arrive à tenir un téléphone – auquel elle explique à un ami qu'elle va se tuer –, un flacon de cachets, un papier, un crayon et deux cigarettes. Au passage, on peut conseiller n'importe quel extrait du film pour servir de spot publicitaire anti-tabac, car l'incessant ballet des cigarettes allumées ici l'une après l'autre provoque très rapidement un total écœurement chez le fumeur le plus invétéré.
Mais revenons à notre phénomène. Ce sont les derniers jours de l'existence de sa mère, Hanna Flanders, écrivain qui eut son heure de gloire, que retranscrit Oskar Roehler. Condoléances sincères au fiston : la décrit-il objectivement ou la haïssait-il à ce point qu'il en dresse un tel tableau. L'expression “Quel tableau !” prend en effet ici toute sa signification. L'insaisissable, que personne n'a l'idée saugrenue de vouloir saisir est

aussi l'indescriptible. On peut néanmoins tenter une approche : les pérégrinations de la dame la conduisent, entre autres, à Berlin Est, où un logement de fortune dans une banlieue cradingue lui est proposé. Déjà l'occupation d'un tel lieu ne serait-ce qu'un seul quart d'heure conduirait le plus joyeux luron au geste fatal. Ce n'est pas précisément ce qu'il fallait à Hanna, déjà très fortement dépressive, on l'a vu. La voilà donc qui sort de son taudis à la recherche d'un troquet minable et de petits remontants : énorme perruque noire (elle ne la quitte jamais et affirme que seul Lénine serait autorisé à la lui enlever !) dont l'oppressante frange abrite des yeux enlisés sous une épaisse couche de mascara, manteau Dior à large tâches noires et blanches genre vache normande, talons aiguilles, bas à grosses résilles modèle filet de pêche, elle traverse un immense terrain vague et laisse au spectateur interloqué une vision surréaliste et apocalyptique, telle qu'il en reverra rarement dans son existence de cinéphile.
Aussi perturbé soit-il, le personnage, bien qu'inoubliable et “à voir absolument”, n'arrive pourtant pas à être perturbant à force de ridicule et d'épaisseur de trait. L'analyse du milieu dans lequel il évolue, en revanche fort préoccupant et révélateur des difficultés qu'a dû affronter l'Allemagne depuis la Chute, y perd, du fait de l'omniprésence d'Hanna, le réel intérêt qu'elle aurait dû susciter.

Marie-Jo Astic

1h43 - Allemagne - Scénario : Oskar Roehler - Images : Hagen Bogdanski - Décor : Birgit Kniep - Son : Manfred Banach - Musique : Martin Todsharow - Montage : Isabel Meier - Interprètes : Hannelore Eisner, Vadim Glowna, Jasmin Tabatabai, Michael Gwisdek, Tonio Arango, Lars Rudolph, Nina Petri, Helga Göhring, Charles Regnier, Catherine Flemming.

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